J’ai répondu aux questions d’Atlantico : Alerte au monopole dans l’industrie de la bière : les prix vont-ils exploser ? 

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Le groupe brassicole AB InBev pourrait racheter SAB Miller, une opération qui entraînerait la création d’un immense acteur dans la vente de bière qui, dans de nombreux pays, se retrouverait dans une situation de monopole. Si un tel scenario se produisait, la hausse des prix ne serait pas loin. 

Atlantico : Si un marché bien défini est partagé entre seulement deux grands groupes, et que le numéro 1 rachète le numéro 2, de fait, il n’y a plus de concurrence, à l’exception des quelques marques régionales encore indépendantes. Peut-on alors parler de monopole ? Qu’est-ce qui caractérise ce type de situation ?

Erwan Le Noan : L’opération envisagée dans le secteur de la bière entre les groupes AB InBev et SAB Miller est, à cette heure, encore une hypothèse. Le premier réalise un chiffre d’affaires de près de 28 milliards de dollars, le second de 19 milliards. Progressivement, ils ont absorbé leurs concurrents. Leur réunion en un seul groupe ne donnera cependant peut être pas lieu à un « monopole » parfait : en France, par exemple, c’est Kronenbourg (du groupe Carlsberg) et Heineken qui sont leaders du marché.

Dans le reste du monde néanmoins, si l’on en croit les éléments accessibles, il y a des régions ou le nouveau groupe serait ultra-dominant voire en quasi-monopole en effet. Dans ce cas, le risque est qu’il soit incité à augmenter ses prix : les consommateurs n’ayant pas le choix, ils subiront la hausse des tarifs… La situation de monopole présente donc des risques.

En Europe comme aux États-Unis, ces grosses opérations de rachat font l’objet d’un examen attentif par les autorités. Les règles du « contrôle des concentrations » conduisent à un examen en droit et à une analyse économique des risques de l’opération.

Si la concurrence est presque intégralement éliminée, le géant nouvellement créé pourrait-il hausser impunément les prix de toutes ses marques ? En aurait-il le droit ?

S’il n’y a plus de concurrent, le nouveau groupe pourrait être incité à augmenter ses prix en effet. Cette tentation peut parfois être modérée, par exemple, par la potentialité d’entrée d’un nouvel acteur : on peut très bien imaginer que si le nouveau géant augmente trop ses prix, une nouvelle marque de bière pourrait se lancer et venir lui rafler ses clients. Le comportement des consommateurs est aussi à prendre en compte : si le prix de la bière augmente, que vont-ils faire ? Consommer quand même ? Se tourner vers le vin ? Les sodas ?

En droit, les autorités de concurrence (comme la Commission européenne à Bruxelles ou l’Autorité de la concurrence à Paris) veillent à ce que les grandes entreprises ne tuent pas leurs petits concurrents. Elles interviennent donc avant l’opération pour anticiper ses effets (c’est le contrôle des concentrations) et après pour vérifier que les règles du marché sont respectées (c’est l’antitrust). Régulièrement, elles imposent des mesures de comportement strictes sur les mastodontes de l’économie et des amendes sévères quand ils ne les respectent pas.

En cas de hausse des prix, les quelques concurrents restants ont-il intérêt à s’aligner, ou au contraire à se démarquer en maintenant des tarifs plus bas ?

Il est difficile de répondre à cette question « dans l’abstrait ». Il faut savoir comment réagiraient les consommateurs (ils pourraient se détourner de la bière pour un autre produit), quelle est la capacité des concurrents (s’ils ne peuvent pas augmenter leur production, ils ne pourront pas conquérir les clients déçus), etc.

Les concurrents peuvent aussi profiter des prix élevés du « géant » pour augmenter leur volume de vente et conquérir de nouveaux marchés. Si, par exemple, le nouveau groupe AB InBev / SAB Miller augmente trop ses prix en Amérique, les groupes de taille modérée Carlsberg et Heineken auront peut être envie d’aller leur prendre des clients avec leurs bières moins chères.

On se souvient de la marque Microsoft qui avait eu maille à partir avec la justice à cause de la situation de monopole qu’elle avait organisée… Est-ce comparable avec ce cas de figure ?

Le cas de Microsoft est différent : l’entreprise a grandi grâce à ses innovations, les produits qu’elle a créés. La Commission européenne a considéré que l’entreprise est devenue tellement grande, en situation de position dominante, qu’elle a pu se comporter comme elle voulait sans tenir compte des concurrents et mettre en œuvre des stratégies pour les étouffer.

Dans le cas AB InBev et SAB Miller, un groupe va racheter l’autre. Le géant n’existe pas encore. L’opération va très certainement être soumise au contrôle des concentrations. Les autorités de concurrence pourront alors imposer des mesures pour préserver la concurrence, par exemple revendre une marque de bière.

Cette vision du contrôle des concentrations a pu être critiquée : pour les auteurs les plus libéraux, cela revient à sanctionner le mérite. Après tout, si l’entreprise est puissante, c’est qu’elle a été la meilleure. Certains économistes estiment donc que le contrôle des concentrations ne sert à rien et qu’il vaudrait mieux ne considérer que le respect des règles du marché (l’antitrust). D’autres pensent que même ce dernier point est inutile parce que les dysfonctionnements abusifs finissent toujours par se régler par le marché (si vous n’êtes pas performants, si vous vendez trop cher, etc., un concurrent vous remplacera ou les clients se détourneront de vous).
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