Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le site Contrepoints Collusion des élites françaises et capitalisme de copinage.

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Patrons rentiers, fonctionnaires omniprésents, concurrence nulle part : la collusion des élites fait que les conflits d’intérêts sont endémiques en France.

Par Erwan Le Noan.

Depuis que l’ancien ministre du budget a avoué avoir eu des pratiques illégales, le débat sur les conflits d’intérêts est revenu au cœur de l’actualité. Mais l’« affaire Cahuzac » n’est que la face émergée d’un iceberg qui est beaucoup plus structurant de l’économie et la démocratie françaises : la France est gangrénée par ce que les Américains appellent le « crony capitalism« . La collusion des élites économiques et administratives explique pourquoi la France est une société sclérosée, refusant la concurrence et entretenant des rentes au détriment de la majorité.

Un classement récent des élites françaises était assez intéressant : sur 100 talents, plus d’un quart est passé par l’ENA, près d’un tiers par l’École Polytechnique et près de 40 % avaient été membres d’un cabinet ministériel. Cette composition est révélatrice des élites françaises.

La première caractéristique de nos élites est d’être issues de quelques formations d’enseignement supérieur très limitées en nombre. Ce ne serait pas un problème en soit si ces écoles n’étaient pas les symboles de la reproduction sociale en France. Elles ne sont d’ailleurs que le sommet d’un système scolaire qui fonctionne par élimination, au détriment des moins riches et des moins informés mais au bénéfice d’une reproduction des hiérarchies sociales de génération en génération. Les inégalités sont un phénomène normal de la société : ce qui ne l’est pas, c’est la sclérose et l’impossibilité d’évolution sociale.

La seconde caractéristique, plus inquiétante, c’est la confusion totale entre les élites administratives et économiques. Cette confusion est connue : elle est un obstacle majeur aux réformes en France car elle pousse de fait à la collusion qui engendre des rentes.

Issues des mêmes formations, naviguant du pouvoir politique au pouvoir économiques, les élites françaises portent en elles des risques de conflits d’intérêts énormes. Dans une société concurrentielle, les allers-retours entre le public et le privé devraient permettre un partage d’expériences très utile. Le problème, c’est que quand l’élite fonctionne en vase clos, ces mouvements conduisent plutôt à un partage des pouvoirs et à un verrouillage de la société. Sans douter de l’honnêteté des personnes concernées, elles n’en sont pas moins humaines : comment résister à la tentation de réclamer des subventions ou des protections, quand il suffit de décrocher son téléphone pour joindre un ami en charge de la politique réglementaire ? Comment défendre des réformes qui remettent en cause les activités qu’on occupait hier et que ses proches exercent encore ?

Il y a, au final, une collusion globale qui conduit de fait à verrouiller les portes aux nouveaux entrants.D’un côté, les fonctionnaires vivent protégés des réalités du monde, rejetant la concurrence qui remettrait en cause l’État qui les fait vivre. De l’autre, les grands industriels français ne croient pas à l’économie de marché. Il suffit de lire le rapport de Louis Gallois, qui contient une charge violente et idéologique contre la concurrence, pour comprendre qu’ils militent pour l’édification de barrières qui les protègent : ils se bâtissent des citadelles rentières, abritées de leurs concurrents français ou étrangers.

Les Français s’en rendent bien compte. C’est bien pour cela qu’ils craignent les réformes. Yann Algan et Pierre Cahuc ont bien montré dans leurs travaux que nos concitoyens sont convaincus que seule une minorité (à laquelle ils n’appartiennent pas) bénéficierait des réformes. Ils n’ont pas tort : nos élites administratives et politiques s’en protègent. Comment expliquer, sinon, qu’elles restent abritées de la concurrence ?

Il n’y a pas que l’économie française qui ait besoin de plus de concurrence : la société aussi, à commencer par les élites. Elles doivent d’abord devenir contestables, c’est-à-dire qu’il faut permettre leur renouvellement. Il faut ensuite plus de transparence : soit l’État est neutre et ses serviteurs ne doivent plus circuler entre les partis politiques, les grandes entreprises et le Gouvernement ; soit il ne l’est pas et il faut recruter les élites administratives sur contrat, en toute transparence, en acceptant la valse des postes aux alternances. Le processus de décision politique et administrative doit gagner en lisibilité et contrôle par la société.

Le meilleur moyen de garantir un meilleur fonctionnement démocratique, c’est d’abord d’organiser rapidement le retrait de l’État. L’État n’est pas bienveillant et les fonctionnaires, comme tous les êtres humains, sont animés par des intérêts personnels – ni plus, ni moins que dans le privé. Moins d’État, c’est moins de risques de conflits d’intérêts, c’est moins de collusion et de recherche de rentes par la voie réglementaire,  c’est plus de réussite et de mobilités sociales, c’est moins de contrôle de la société. Réduire le poids de l’État doit être notre priorité absolue, économique, sociale et démocratique.

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