Voici le texte de questions auxquelles j’ai répondu sur le site Atlantico : Mélenchon se rêve à Matignon… Mais à quoi pourrait bien ressembler la France de Mélenchollande ?  

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A lire sur le site d’Atlantico

 

Mélenchon se rêve à Matignon… Mais à quoi pourrait bien ressembler la France de Mélenchollande ?

« François Hollande avait une chance de faire quelque chose de bien, il l’a ratée. Il peut se rattraper (…) Il peut me nommer Premier ministre », a déclaré Jean-Luc Mélenchon lundi sur Europe 1. Bien que le rêve du leader du Front de gauche a peu de chance de se réaliser, Atlantico s’est amusé à imaginer à quoi pourrait ressembler la cohabitation entre l’ancien sénateur PS et « le capitaine de pédalo »…

Politique fiction

Publié le 23 avril 2013

Atlantico : Jean-Luc Mélenchon a déclaré lundi que son objectif était de devenir le Premier ministre de la France. « François Hollande avait une chance de faire quelque chose de bien, il l’a ratée. Il peut se rattraper (…) Il peut me nommer Premier ministre. Je n’ai pas peur », a déclaré le co-président du Parti de gauche sur Europe 1. Dans les grandes lignes, à quoi ressemblerait la France sous le gouvernement Mélenchon-Hollande ?

Erwan Le Noan : Jean-Luc Mélenchon fait là ce qu’il fait de mieux : un coup de com. Ca n’a pas beaucoup de sens politique et d’une certaine manière c’est un peu contre-productif. Politiquement, on voit bien que François Hollande, même s’il applique un programme très marqué politiquement et économiquement (keynésianisme dépensier d’un côté, réformes sociétales de l’autre), est plus modéré que le Front de Gauche. Cette déclaration de Jean-Luc Mélenchon est un peu surprenante : lui qui se démène pour être le représentant de « l’anti-système » en concurrence avec Marine Le Pen aurait donc comme préoccupation d’intégrer le jeu institutionnel, les dorures de la République et de servir l’homme qu’il conspue depuis un an ?

L’équilibre d’un gouvernement Mélenchon-Hollande serait surement instable. La ligne serait idéologique, très à gauche, sans majorité au Parlement, motivée par une vision du monde aussi dépassée qu’irréaliste et contreproductive.

David Valence :  Les institutions de la Ve République, et Jean-Luc Mélenchon, qui fut sénateur et ministre, le sait bien, rendent cette hypothèse très improbable.

Sous la Ve République, le Premier ministre est responsable devant le Parlement. Il est, en quelque sorte, l’émanation de la majorité parlementaire -plus précisément, de la majorité de l’Assemblée nationale-. A ce titre, il est presque toujours issu de la principale formation de cette majorité, la seule exception ayant été Raymond Barre, Premier ministre de sensibilité centriste alors que c’était le RPR, c’est-à-dire les gaullistes, qui formaient le plus gros groupe à l’Assemblée nationale à l’époque où il occupait Matignon, entre 1977 et 1981.

Je vois donc deux raisons institutionnelles à l’impossibilité d’un Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Qui peut dire, d’abord, si le Front de gauche fait vraiment partie de la majorité au Parlement? Ses élus au Sénat et à l’Assemblée nationale n’ont-ils pas allègrement voté « contre » des mesures chères à François Hollande, comme la réforme du mode de scrutin pour les élections cantonales par exemple?

D’autre part, même si on les considérait comme faisant partie de la majorité parlementaire, les députés du Front de gauche ne pèsent pas grand chose numériquement au Palais-Bourbon. Leur groupe, intitulé « Gauche démocrate et républicaine », y compte même un élu de moins que le groupe des Radicaux de gauche! Les 15 élus communistes ou mélenchonnistes sont de bien maigres troupes si on les compare aux 276 socialistes. Il serait donc absurde de choisir un Premier ministre aussi minoritaire par rapport à la majorité parlementaire. Cela risquerait même de couper le Parti socialiste en deux.

Le programme et la ligne idéologique de Jean-Luc Mélenchon sont-ils compatibles avec celui de François Hollande ? Le Front de gauche peut-il rallier le gouvernement sans se renier ? Quels sont les points d’accord possible entre Jean-Luc Mélenchon et François Hollande ? Que resterait-il du programme de Mélenchon ?

Erwan Le Noan : Les lignes du Parti de Gauche et du Parti Socialiste (et notamment son aile gauche) se rejoignent certainement sur quelques points, mais la distance existe entre ces mouvements. L’aile rocardienne du PS est probablement plus proche de l’UDI que de Jean-Luc Mélenchon, comme l’aile gauche du PS est plus proche de lui que des rocardiens. Si le président du Parti de Gauche a quitté le PS, c’est aussi pour des désaccords profonds sur une ligne prétendument réformiste (c’est-à-dire « modérée » dans le langage de Solférino) qu’il ne partageait pas. Vous imaginez Valls ministre de Mélenchon ?

Si le Parti de Gauche entre au gouvernement et en prend la tête, il y aura de profondes tensions, des déchirements et finalement des trahisons. Soit monsieur Mélenchon se trahirait en acceptant de modérer son discours vociférant, soit le Président de la République renoncerait à sa ligne réformiste. Il est probable qu’on reviendrait à une « gauche plurielle » version Jospin : un discours idéologique, quelques mesures symboliques et beaucoup d’inaction. François Hollande pourrait laisser sa gauche proposer des projets caricaturaux, comme l’interdiction des licenciements ou le plafonnement des salaires, sachant qu’ils seraient refusés par le Parlement ou censurés par le Conseil constitutionnel – comme Lionel Jospin l’avait fait. Tout le Gouvernement se mobiliserait peut être sur des questions sociétales. L’équilibre atteint serait celui de l’impuissance : ni austérité par idéologie, ni augmentation de la dépense publique par contrainte. Doucement, l’économie française s’enfoncerait.

David Valence :  Pour que François Hollande change aussi radicalement de politique et renonce à l’objectif de réductions de la dette, il faudrait au moins un référendum perdu, ou plus de 5 millions de Français dans la rue, ou encore des élections calamiteuses avec un Parti socialiste à moins de 15% et un Front de gauche devant lui. Bref, il faudrait un séisme politique d’amplitude élevée. N’oublions pas que, jusqu’à preuve du contraire, le gouvernement de la France est l’émanation de la volonté des Français, même si l’identité du Premier ministre revient au seul Président de la République.

Pour nommer Jean-Luc Mélenchon à Matignon, il faudrait à François Hollande un signe extrêmement fort que les Français souhaitent rompre avec la politique de rigueur et taper violemment du poing sur la table de la rigueur européenne. Sans vouloir être méchant avec le leader du Front de gauche, on peut quand même lui rappeler qu’il n’a réuni que 11,1% des voix aux dernières présidentielles et que c’est cela, son capital politique. Il n’est pas négligeable, mais cela représente tout de même près de 2,5 millions de voix de moins que Marine Le Pen, par exemple! Rien ne montre que Jean-Luc Mélenchon soit en état de rallier plus de 15% des Français à ses thèses aujourd’hui.

Jean-Luc Mélenchon sait donc très bien que l’hypothèse de sa nomination à Matignon est improbable. Il se sert des médias pour délivrer un message à ceux qui, notamment ses alliés du Parti communiste, s’inquiètent de ses propos parfois « révolutionnaires ». En disant qu’il aspire à Matignon, il leur signifie qu’il veut le pouvoir, et par des voies normales, démocratiques, bref il referme un peu une parenthèse populiste qui le situait plutôt du côté de Marine Le Pen. Vous savez, à l’extrême-gauche en particulier, 50% du message au minimum est toujours destiné aux oreilles « internes »!

Cela dit, ce type de propos traduit bien le problème qu’éprouve l’extrême-gauche avec la démocratie. Elle se pense comme l’avant-garde éclairée qui serait par principe du côté du progrès… Mais elle échoue à convaincre plus d’une minorité, même significative, d’électeurs. Alors, elle rêve à voix haute d’un détournement des principes de la Ve République, qui lui permettrait d’appliquer directement sa politique sans en passer par les urnes!

Lors de sa campagne François Hollande avait déclaré que son adversaire était le monde de la finance. Jean-Luc Mélenchon prétend quand à lui libérer le pays de la tutelle des marchés financiers. La France doit emprunter 178 milliards d’euros cette année et elle le fait à des taux d’intérêts qui ont rarement été aussi bas dans son histoire. La part des dépenses publiques de l’Etat et des systèmes sociaux – déjà la plus élevée au sein des pays développés – dépasserait 60% si le Jean-Luc Mélenchon appliquait son programme présidentiel : un cas unique en Europe. Un pareil accroissement de la dépense publique ne risque-t-il pas au contraire de renforcer l’emprise des marchés financiers ?

David Valence : C’est tout le paradoxe des thèses de Jean-Luc Mélenchon, qui ne veut pas comprendre que le désendettement permettra à la France de retrouver plus de souveraineté. Comment M. Mélenchon financerait-il ses généreuses mesures sociales et de relance s’il pouvait gouverner à sa guise? Il lui faudrait pour cela des recettes rapides. Or, il n’y a pas 36.000 façons pour un Etat de générer des recettes rapidement : soit on augmente brutalement les impôts, soit, et c’est encore plus rapide, on lève de l’argent sur les marchés financiers en s’endettant. On peut aussi faire marcher la planche à billets, mais là i faudrait que M. Mélenchon convainque nos partenaires européens d’abord, ou sorte de l’euro, ce qui ne pourrait se faire en 5 jours.

Bref, l’hypothèse la plus probable et la plus efficace, pour financer ces dépenses nouvelles, serait donc d’augmenter les impôts et de s’endetter un peu plus. En perdant donc un peu plus de souveraineté, comme vous le dites, au profit du monde de la finance… mais aussi des pays étrangers!

Erwan Le Noan : Ces derniers temps, tout le monde s’excite parce que Reinhart et Rogoff ont fait une faute de calcul. Mais on semble oublier que d’autres études montrent que l’excès de dépense et de dette publique est dangereux pour l’économie. Cela fait des mois qu’une partie du débat public fantasme sur l’excès d’austérité en France : avec une dépense publique à près de 57 % du PIB et des réductions absolument homéopathiques, l’austérité en France est une vaste blague ! L’Etat ne cesse de dépenser de l’argent qu’il n’a pas – tout en oppressant les Français d’impôts.

Si cette politique continue, ou que Jean-Luc Mélenchon l’accélère, la France sera dans une situation périlleuse. Les marchés bruissent déjà de rumeurs négatives sur la dette française. Ce sont des alertes. On a bien vu avec la Grèce, l’Espagne et l’Italie que l’excès de dette c’est la soumission au FMI et aux marchés. Jean-Luc Mélenchon n’y changera rien, ou alors il faut qu’il explique tout de suite aux Français que leur épargne en euros va disparaitre …

Jean-Luc Mélenchon propose donc de modifier les statuts de la banque de France pour qu’elle puisse acheter les emprunts d’Etat. Et il prévoit d’obliger les banques à acheter les titres de l’Etat français « à taux réduit ». Le programme du Front de gauche est-il compatible avec le fonctionnement actuel de l’Europe ? L’arrivée de Jean-Luc Mélenchon  impliquerait-elle nécessairement la sortie de la zone euro ? Dans ce cas de figure, quelles seraient les conséquences ?

David Valence : Commençons par rappeler une évidence : les communistes et l’extrême-gauche en général n’ont jamais, je dis bien jamais voté un des traités qui ont institué l’Union européenne. Ils ont voté « contre » la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951. Ils ont voté contre le traité de Rome en 1957. Ils ont voté contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel en 1979. Ils ont voté contre l’Acte unique européen en 1986. Ils ont voté contre le traité de Maastricht en 1992. Ils ont voté contre le traité d’Amsterdam en 1997, qui institutionnalisait pourtant l’espace Schengen, soit la libre-circulation des citoyens au sein des frontières de l’Union européenne et même au-delà! Ils ont voté contre le traité de Lisbonne de 2007…

Qui sont-ils pour donner des leçons d’Europe? Leur « autre » Europe, c’était celle de Moscou, et je n’ai pas le sentiment qu’ils aient réussi à inventer autre chose depuis l’effondrement du système soviétique. Certes, les critiques qu’un Mélenchon formulent peuvent toucher juste, notamment sur le défaut de démocratie en Europe. Mais s’il existait vraiment une démocratie européenne, les amis de M. Mélenchon seraient vite balayés, car les Européens dans leur ensemble sont beaucoup moins à droite que les Français!

Revenons maintenant à votre hypothèse : on ne sait pas très bien quel est le programme de Jean-Luc Mélenchon vis-à-vis de l’euro. Il n’ose pas évoquer une sortie de l’eurozone pour la France. Officiellement, il est toujours favorable à la monnaie unique. Il se fait donc suffisamment confiance, s’il arrivait au pouvoir, pour convaincre les autres dirigeants de la zone euro de le suivre dans ses délires budgétivores. Mais il est probable que les autres pays lui riraient au nez et alors, quel ne serait pas l’isolement de la France! Notre pays serait ridicule et perdrait la confiance de ses partenaires. Il ne lui resterait plus qu’à sortir de l’euro. Et, sans entrer dans le débat sur les conséquences possibles de cette sortie de l’eurozone, il est certain que nous en sortirions dans de très, très, très mauvaises conditions…

Erwan Le Noan : L’Union européenne repose depuis son origine sur un principe d’intégration économique fondée sur le marché et la libre concurrence. C’est vrai depuis la création des premiers projets européens à l’issue de la Seconde guerre mondiale. C’est le marché unique qui est la pierre angulaire de la construction communautaire. Jean-Luc Mélenchon s’y oppose dans son discours, mais tous les gouvernements français ont accepté ces principes avant lui, même ceux de Gauche. Faut-il rappeler que celui qui a donné un grand coup d’accélérateur au marché unique est Jacques Delors ?

Jean-Luc Mélenchon aura le choix entre se convertir à la réalité, ce qui est toujours dur pour un parti extrémiste, ou ne pas renoncer à ces principes. Il ne quittera pas l’euro, car ce serait suicidaire. L’euro ce n’est pas qu’une monnaie, c’est l’intégration de la France dans le projet communautaire. Hors de l’euro, la monnaie française ne résisterait pas dans les échanges internationaux. Notre économie dévisserait. On n’aurait même pas le temps de l’illusion d’une dévaluation. Il faudrait expliquer aux Français qu’ils devront renoncer à leur épargne et à leur pouvoir d’achat. On verra avec quelle vitesse les révolutionnaires se convertiront en petits bourgeois : la crise politique sera encore pire qu’aujourd’hui.

Sur la réforme bancaire, le programme du Front de gauche allait plus loin que celui du PS et prônait la création d’un pôle bancaire public et la mise sous tutelle des banques privées. S’il devait en prendre la tête, la politique du gouvernement pourrait-elle évoluer dans ce sens ? A quel prix pour l’économie ?

Erwan Le Noan : Il n’existe pas la moindre preuve que l’Etat serait plus avisé que le marché en matière bancaire comme dans les autres. Il a parfois raison, parfois il se trompe : comme tout le monde ! Comment ferait-il pour savoir toujours ce qu’il faut faire ? L’histoire récente regorge d’échecs industriels publics. Nationaliser les banques, on a déjà essayé en 1981. Le succès n’est pas flagrant…

Une nouvelle fois, ce discours de Jean-Luc Mélenchon n’est absolument pas en phase avec le monde réel. C’est sympa dans les meetings et ça défoule : taper sur les méchants financiers ça marche toujours. Mais c’est totalement irréaliste. En plus c’est dangereux. L’Etat déciderait donc pour les banques à qui elles doivent prêter ? Le Gouvernement américain a déjà essayé : ça a donné les subprimes. Mises sous tutelles, les banques réduiraient certainement leurs prêts : si je vous oblige à prêter de l’argent à quelqu’un à qui vous ne faites pas confiance, vous exigerez plus de garanties, vous tenterez par tous les moyens de ne pas prêter.

Le Front de Gauche proposait un choc fiscal de 150 milliards d’euros. Trois fois plus que le candidat socialiste. Faudrait-il s’attendre à une amplification des mesures fiscales et à un (vrai) retour de la taxe à 75% ? Avec quelles conséquences ?

Erwan Le Noan : Le PS et le Front de gauche s’accordent pour privilégier l’instrument fiscal : il est plus facile de prétendre prendre aux riches (dont l’argent, on le sait, est toujours illégitime) que de baisser les dépenses. Avec Jean-Luc Mélenchon au pouvoir, il est clair que le Gouvernement pencherait encore plus vers la piste d’une augmentation d’impôts.

Une augmentation massive de la fiscalité étoufferait l’économie : elle serait suicidaire, le taux de prélèvements obligatoires atteint des records ! Pire, elle serait injuste. On voit bien aujourd’hui que les plus fortunés quittent le pays parce qu’ils estiment que la pression fiscale est excessive. Ce sont autant d’investissements qui ne reviendront pas. Ceux qui restent, ce sont les classes  moyennes, qui subissent déjà beaucoup d’impôts. Le Gouvernement de François Hollande a même fait payer les salariés avec la re-fiscalisation des heures supplémentaires et l’augmentation de la TVA. Une hausse supplémentaire des impôts continuerait de dégrader le climat politique et social, encourageant une réellerévolte fiscale.

La mesure la plus emblématique du projet présidentiel de Jean-Luc Mélenchon était le relèvement du Smic de 1.398 euros brut mensuel à 1.700 euros, soit une hausse de 21,5%. Avec l’objectif d’atteindre 1.700 euros net au bout de cinq ans. « Pour les grandes entreprises, ce n’est pas un problème, car elles ont peu d’emplois au Smic, assure Jacques Généreux. Pour les PME de moins de 50 salariés, qui emploient 60% des smicards, on procèdera à un transfert de charges ». Dans ce cas de figure, les grosses entreprises devront supporter en même temps la hausse des salaires (20 milliards) et la suppression des exonérations de cotisations patronales (30 milliards). Or, selon un rapport de la Cour des comptes, les allègements de charges sur les bas salaires depuis 1993 auraient permis de créer (ou de sauvegarder) 800.000 postes. Quel serait l’impact de mesures de ce type sur l’emploi ?

David Valence : Le coût du travail est évidemment un frein à la compétitivité française, même si, sur un autre terrain, nous avons commencé à inventer sans le dire une flexibilité à la française et à faire évoluer notre droit du travail. Mais ce qui nuit plus encore à l’économie de notre pays, c’est l’imprévisibilité à court et à moyen termes de l’environnement juridique et fiscal des entreprises. Un jour, on prévoit des allégements massifs de charges et le lendemain, on les supprimerait? Ce serait une catastrophe nationale. Comment convaincre ensuite les investisseurs étrangers que la France est un pays qui aime l’entreprise? C’est déjà assez difficile aujourd’hui…

Erwan Le Noan : Augmenter le SMIC, c’est créer du chômage. Il est clairement établi quela hausse du SMIC détruit de l’emploi : une augmentation de 1 %, c’est jusqu’à 25 000 emplois qui seront supprimés. L’OCDE vient encore de rappeler que le SMIC était un obstacle majeur à l’emploi des jeunes. A 1700 euros, même sans charge, l’emploi reste coûteux. Quant à baisser les charges des uns pour les rebasculer sur les autres, cela conduit à augmenter le coût du travail pour les grands groupes. Or, si l’on rend l’emploi plus cher, on décourage les entreprises à embaucher. Une telle mesure aurait en outre un effet inflationniste nuisible.

Jean-Luc Mélenchon aime entretenir un discours caricatural. Dans le monde, il y a des gentils et des méchants, ces derniers étant capitalistes ou sociaux-traitres. A l’entendre, il suffit de décréter que les salaires seront plus élevés pour que tout s’améliore. Pourquoi donc personne n’y a pensé plus tôt ? Pourquoi Monsieur Mélenchon ne rappelle-t-il pas dans sa démonstration que la France est aujourd’hui le pays de l’Union européenne qui a la plus faible proportion de salariés à bas salaire, après la Suède ?

Suite à l’affaire Cahuzac, Jean-Luc Mélenchon a évoqué la possibilité d’instaurer un référendum révocatoire pour écarter les élus corrompus en cours de mandat : « Si les citoyens avaient la possibilité de demander un référendum révocatoire pour le maire, le conseiller général, le président de la République », ça, [ce serait] du pouvoir. Le reste, c’est des mots ». Ce système aurait-il de réelles vertus de moralisation de la classe politique ? A l’inverse, quelles sont les dérives potentielles que ce type de mesures peut entraîner ?

Didier Maus : C’est très difficile à apprécier. La moralisation repose autant –sinon plus-sur des comportements que sur des règles juridiques. La peur du gendarme n’a jamais empêché les voleurs d’exister. Il existe une responsabilité spécifique des autorités politiques élues, celle de mettre en harmonie les demandes contradictoires de la société et de tenter de définir et de mettre en œuvre un avenir collectif commun. La trop grande fréquence des élections, comme aux États-Unis pour la Chambre des représentants (deux ans), est un frein à l’action à long terme et aux mesures courageuses.

Il est évident que des demandes fréquentes de révocation, même si elles échouent, peuvent créer une véritable ambiance d’instabilité et de suspicion. L’histoire prouve qu’un climat de ce genre est facilement susceptible de déboucher sur une demande sociale de nouvelle autorité. Il est parfois difficile d’accepter les défauts de la démocratie. Il est encore plus difficile d’accepter l’absence de démocratie. L’honneur des démocraties est de permettre que les situations illégales, anormales et amorales soient connues et sanctionnées. (A lire aussi sur Atlantico : Risques et avantages du référendum révocatoire)

Durant la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a pris des positions très marquées à gauche en matière d’immigration. Il est notamment favorable à la régularisation de l’intégralité des sans-papiers et au droit de vote des étrangers au niveau local. Prendre des mesures dans ce sens en période de crise et de montée du FN n’est-ce pas prendre le risque d’accentuer les divisions au sein de la société française ?

Erwan Le Noan : Il y a une marge immense entre se prétendre favorable à l’immigration et mener une politique qui facilite effectivement les flux humains. La Gauche est toujours pour l’immigration dans son discours, mais sa pratique en est souvent très éloignée, notamment parce que les syndicats ont longtemps vu l’immigré comme un concurrent déloyal (car moins cher) de l’ouvrier syndiqué français.

Le problème de Jean-Luc Mélenchon c’est qu’il se prétend internationaliste alors qu’il défend un vieux programme de gauche nationaliste. S’il veut être cohérent, il devrait défendre l’afflux de travailleurs étrangers « pas chers » et encourager la libéralisation du marché unique européen pour que les « plombiers polonais » puissent venir exercer en France !

La Gauche et la Droite oublient trop souvent que la libre circulation des capitaux, des biens et des travailleurs sont liés et ne vont pas vraiment les uns sans les autres. Ils ne se rendent pas comptent que l’Etat Providence est un écueil : soit la solidarité est financée par la redistribution, mais alors il faut définir la « collectivité » qui la paie et donc restreindre les mouvements ; soit on a recours aux financements privés et on laisse les individus circuler librement…

Pour faire baisser le Front National, il faut commencer par redynamiser l’économie française pour qu’elles puissent proposer des emplois à chacun. Ce n’est pas en défendant la ligne de Jean-Luc Mélenchon, qui est d’ailleurs la même que Marine Le Pen, qu’on y arrivera.

En savoir plus sur http://www.atlantico.fr/decryptage/melenchon-se-reve-matignon-mais-quoi-pourrait-bien-ressembler-france-melenchollande-david-valence-erwan-noan-didier-maus-705218.html#QwfHuEBbRSKEZrd1.99

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