A lire dans Les Echos de ce matin, l’excellente tribune de Mathieu Laine et Frédéric Sautet qui rendent hommage à l’inégalable James Buchanan (un héros), trop méconnu en France malheureusement :

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Les précieuses leçons du Nobel d’économie James Buchanan, Mathieu Laine et Frédéric Sautet

Peu d’économistes ont anticipé autant que James Buchanan, qui vient de nous quitter à l’âge de quatre-vingt-treize ans, les difficultés dans lesquelles s’embourbent aujourd’hui les pays occidentaux. Dans son livre « Démocratie en déficit », publié en 1977 avec la collaboration de Richard Wagner, il avance que les incitations à la dépense sont telles que les Etats des démocraties occidentales auront toutes les peines du monde à maintenir un équilibre budgétaire. Sans le retour à ce que les auteurs appellent « the old time fiscal religion » – l’idée que bien gouverner, c’est être frugal -, un jour viendra où la dette publique deviendra ingérable. Quelle fascinante prédiction ! Cela fait en effet près de quarante ans qu’il n’y a pas eu de surplus budgétaire en France et la dépense comme l’endettement publics sont devenus le talon d’Achille des pays occidentaux. Si Buchanan, qui reçu le prix Nobel d’économie en 1986, avait été mieux écouté, nous n’en serions tout simplement pas là.

James Buchanan est le père de la théorie des choix publics (l’école dite du « public choice »). Son idée : utiliser les outils de la science économique pour comprendre la complexité des choix collectifs et le fonctionnement de l’Etat. Le sujet en lui-même n’est pas nouveau. Mais Buchanan renouvelle la pensée en partant de l’idée que l’unanimité dans les choix collectifs n’étant pas atteignable, il convient d’identifier des alternatives aussi efficientes que possible. Ces dernières doivent reposer sur l’idée que les hommes politiques et les fonctionnaires sont avant tout guidés dans leurs décisions par leur intérêt personnel, comme tous les individus sur cette planète, et non par une prétendue vue de l’intérêt général. Cet intérêt général qui, depuis Rousseau et la Révolution française, a donné, selon Buchanan, naissance à une vision romantique de la démocratie : l’Etat serait bienveillant et omniscient.

Buchanan démontre que ce mythe est non seulement infondé mais dangereux. Il engendre en effet à la fois le risque de la tyrannie de la majorité déjà dénoncé par Alexis de Tocqueville et le biais décisionnaire permanent du système démocratique parlementaire en faveur du court terme : je dépense aujourd’hui pour tenter d’assurer, par exemple, ma réélection, et d’autres paieront demain.

Selon Buchanan, c’est la qualité des règles, des institutions, y compris leur robustesse, qui détermine le résultat du jeu social : au grand dam des étatistes de tout bord, la démocratie majoritaire ne peut fonctionner correctement que si elle est limitée. Tout système politique doit avant tout reposer sur des principes externes qui l’informent et le limitent. Il s’agit de garantir que les hommes politiques qui recherchent leur avantage personnel en satisfaisant les groupes qui les ont aidés à être élus soient contraints par les normes du système démocratique à agir comme s’ils étaient bienveillants. Il s’agit en conséquence d’adopter les règles du jeu qui, comme Ulysse, attachent le législateur au mât pour résister au chant des sirènes. Ce n’est, à̀ travers ces règles intangibles, généralement constitutionnelles, que les prérogatives de taxation et de dépense des gouvernements peuvent être limitées et justement orientées.

Concrètement, plusieurs systèmes de gouvernement s’inspirent indirectement des recherches de Buchanan : les « tax and expenditure limits » dans certains Etats américains ou encore la notion de « règle d’or » dans les pays européens en sont des exemples. Après des décennies de politique keynésienne, l’idée que le déficit permanent n’est pas une bonne politique fait enfin son chemin. L’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande ou encore la Suède ont suivi des voies inspirées des travaux de Buchanan et ont réussi mieux que d’autres à réduire leur dépense et leur endettement publics, au service d’un retour de la croissance et de l’emploi.

Mathieu Laine et Frédéric Sautet

Mathieu Laine dirige Altermind, enseigne à Sciences po et vient de publier le « Dictionnaire du libéralisme » (Larousse, 2012).Frédéric Sautet est économiste et ancien conseiller du gouvernement de Nouvelle-Zélande.

 

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