Voici un papier que j’avais rédigé il y a quelques temps, mais pas encore posté …

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C’est donc fait. Entre le 5 novembre, date de la remise du rapport Gallois, et le 13 novembre, jour de la conférence de presse du Président de la République, la France serait entrée dans ce qui se fait de mieux en matière de modernité politique : une forme de social-démocratie, à la fois réformiste en matière économique et résolument « ouverte » en matière sociale. Même la Présidente du Medef, Laurence Parisot, s’est précipitée pour applaudir.

Laissons le social de côté pour nous intéresser à l’économique : il faut croire que personne n’a vraiment ouvert le rapport Gallois, qui est plus proche du gosplan que du marché.

Le culte aberrant de l’Etat bienfaiteur et visionnaire

Le vocabulaire a son importance. Or, celui du rapport Gallois relève bien plus du « gosplan » que de la liberté. Le mot « Etat » y apparait 34 fois ; deux fois plus que celui de « marché »[1]… Ils côtoient les délicieuses fonctions de « Commissaire à la simplification » et de « Commissaire à l’investissement »[2].

Les termes employés sont caricaturaux de ces élites administratives qui vénèrent l’Etat (n’est-il pas la « providence » ?) et sont incapables de faire confiance à la société et aux acteurs privés, toujours suspects. Le rapport est plein de cette certitude technocratique que l’Etat « sait mieux » que la société et le marché. Il fait reposer toute sa réflexion sur une conception totalement dépassée de l’économie, centrée sur la puissance publique : celle-ci, après avoir consulté sa boule de cristal, décidera des secteurs dans lesquels l’avenir se fera !

Dans ce but, le rapport propose de créer un « Commissariat à la Prospective » (sic) car « l’Etat lui-même doit jouer un rôle de stratège, d’éclaireur de l’avenir » (notez le lyrisme). En somme, le « choc de confiance » nécessaire à l’économie française viendra de l’Etat, qui  doit aussi « impulser une dynamique de croissance des entreprises » et « fédérer les initiatives ».

Cette vision totalement passéiste de l’économie ignore que les entreprises n’ont pas besoin d’être pouponnées ni maternées par l’Etat, encore moins qu’il décide pour elles des secteurs à potentiel de croissance : elles ont besoin qu’il les laisse tranquilles ! Le choc de confiance ne peut pas venir du dirigisme, même light : faire confiance, c’est laisser faire !

L’Etat bienveillant n’existe pas. La théorie comme la pratique économiques nous apprennent qu’il est plutôt prisonnier des lobbies, utilisé par les plus efficaces pour défendre leurs rentes publiques ou privées et mû lui aussi par des intérêts qui n’ont rien à voir avec l’illusion de l’intérêt général. Dans sa version française, il est en outre lourd, impotent et inefficace.

L’étatisme d’antan que vante le rapport Gallois oublie opportunément les échecs successifs de la puissance publique en matière de planification et de prospective (ce second terme n’étant que la version contemporaine du premier). Il oublie qu’il n’existe pas une seule raison que l’Etat sache mieux que le marché de quoi l’avenir sera fait. Au contraire, il est même probable qu’en France c’est l’Etat qui est le moins bien placé pour prévoir, les fonctionnaires étant si éloignés de la réalité économique.

Le grand vide sur la dépense publique : l’Etat ne se remet jamais en cause

Cette incompréhension s’illustre parfaitement dans la manière dont la dépense publique est traitée dans le document ; c’est-à-dire de manière totalement marginale alors que la gabegie publique et la pesanteur mortelle qu’elle fait peser sur notre société et notre économie devraient être un enjeu à traiter prioritairement.

Le rapport Gallois affiche une proposition qui prétend « créer un choc de compétitivité en transférant une partie significative des charges sociales (…) vers la fiscalité et la réduction de la dépense publique ». Le problème, c’est qu’il ne parle concrètement jamais de ce dernier point, sauf lorsqu’il précise que « la réduction de la dépense publique devra être mise à contribution pour prendre, à terme, pour une part, le relais de la fiscalité. Elle ne peut se substituer à cette dernière à court terme mais doit être engagée et cadencée ».

Quelle admirable prudence ! Cette précaution n’est pas loin de la lâcheté et du manque de courage de la part d’un Etat qui trouve toujours de bonnes raisons de ne pas se remettre en question mais hésite rarement autant lorsqu’il s’agit de ponctionner les acteurs productifs de l’économie !

Une vision caricaturale, erronée et dangereuse de la concurrence 

Le passage probablement le plus ubuesque du rapport Gallois est celui relatif à l’Europe économique.  Passons sur les déclarations d’intention généreuses et vides de contenu en matière commerciale ; car celles sur la politique de concurrence valent leur pesant de cacahuètes ! On y retrouve réunis tous les poncifs de la technocratie française suspicieuse à l’égard du privé et ceux du Medef attaché à promouvoir la rente capitaliste plutôt que l’efficacité libérale du marché.

Le rapport Gallois semble d’abord découvrir l’« idéologie » de la concurrence en Europe alors qu’elle est inscrite aux frontispices des traités depuis la création des Communautés et qu’elle est même le principe fondamental de fonctionnement du marché unique[3], instrument privilégié de rapprochement des économies et des peuples.

Les propositions qui suivent n’ont pas grand sens. Outre que le développement repose sur des arguments pratiques erronés (prétendue absence d’analyse économique et non prise en compte d’intérêts pluriels[4]), il avance des justifications économiques totalement fausses. En prétendant réduire la concurrence pour promouvoir des « champions nationaux », le rapport propose en réalité d’établir des rentes qui nuiront aux consommateurs. Dans un marché efficace, les profits doivent baisser, incitant les entreprises à produire moins cher et à innover.

Enfin, le rapport propose un très grave bond en arrière, consistant à donner le pouvoir de décision ultime au politique et non au judiciaire en matière de concurrence. Cela implique un retour du copinage et un retrait de l’efficacité économique.

Plus qu’un saut dans la modernité, le rapport Gallois est une esbroufe, un succédané de bouillie technocratique française, vénérant l’Etat dans un culte d’autant plus malsain qu’il va de pair avec un rejet des acteurs privés et de l’efficacité économique. L’Etat s’est mis un peu de poudre de marketing sur le visage, mais son esprit reste résolument et dangereusement dépassé.


[1]           « Marché » apparait 17 fois. Si l’on inclut les expressions « marché du travail » (x4) et « parts de marché (x2), le mot « marché » apparait 23 fois.

[2]           Il faut d’ailleurs prendre le temps de lire le passage d’autopromotion marketing à son sujet, page 42.

[3]           Le texte de 1957 précise que « la Communauté a pour mission, par l’établissement d’un marché commun et par le rapprochement progressif des politiques économiques des États membres, de promouvoir un développement harmonieux des activités économiques dans l’ensemble de la Communauté (…) » (article 2). Aussi, dans ce but «  l’action de la Communauté comporte (…) l’établissement d’un régime assurant que la concurrence n’est pas faussée dans le marché commun » (article 3).

[4]           Voir les interventions de Joaquin Almunia sur la politique de concurrence en période de restructurations (LIEN) ou sur le contrôle des concentrations (LIEN).

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