Dans son immense sagesse planificatrice, le Gouvernement français a commandé la réalisation d’un rapport pour envisager un « Commissariat général à la stratégie et à la prospective »… C’est un véritable petit bijou administratif, de la haute couture technocratique, une merveille de planification.

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La commande du Premier ministre était (sans rire) d’envisager la création « d’un lieu de dialogue, de réflexion prospective et d’expertise sur les politiques publiques ouvert à l’ensemble des acteurs sociaux » (violons, pipo, et tout et tout), avec l’objectif (qu’il faut cette fois saluer) de mettre un terme à la prolifération des organismes inutiles.

Le rapport s’ouvre sur un rappel obligatoire dans tous les rapports administratifs français « la France a un incroyable talent« . C’est un peu une figure imposée pour ne pas désespérer Billancourt : « oui, nous sommes dans la panade, mais nous avons tant de capacités ». Ca fait 30 ans qu’on le répète…

Deuxième passage obligatoire, celui sur les nouvelles tendances qui structurent un monde nouveau et totalement bouleversant pour un Etat incapable de s’y dépatouiller : la mondialisation, les nouvelles puissances, la transition écologique (ca c’est pour faire bien), la révolution biologique (plus innovant) et la révolution numérique (classique).

(on notera une mention spéciale pour la référence au rapport Gallois en note 3 qui montre que les auteurs sont décidément au top de l’actualisation connectée et des cross-references entre rapports administratifs).

L’essentiel du rapport n’est évidemment pas là. Il réside dans le projet de faire un centre qui soit « le juge d’instruction des problèmes complexes«  (sic ; on imagine déjà que la Chine sera bientôt mise en examen). La première partie du rapport pose une question évidemment essentielle : « un organisme de stratégie et de prospective auprès du premier ministre : pour quoi faire ?« . La réponse est tellement touchante qu’elle mérite d’être intégralement citée (cf. capture ci dessous).

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La principale raison est que « pour construire l’avenir en confiance, il faut améliorer la compréhension réciproque de chacun des acteurs et faire émerger une pensée partagée du monde qui nous entoure » (en fait, garder les violons et le pipo pour ce passage qui le mérite plus). Mais qui pourrait donc assurer ce rôle magnifique ? Evidemment « dans la société française, prompte à se diviser, l’Etat joue un rôle particulier« . Donc, ce sera lui qui assurera la mission divine et providentielle de faire émerger l’avenir.

L’organisme sera évidemment placé près du Premier ministre (plus on est proche de l’astre décisionnel, plus il doit être possible de faire émerger la Vérité). Il aura notamment pour mission « l’anticipation des mutations et la réduction des incertitudes« , c’est à dire notamment « anticiper les futurs possibles et souhaitables, prévenir les risques, réduire le champ des incertitudes et fournir un cadre d’analyse cohérent et global« . Et aussi faire la « prospective du présent » (sic).

Et comme le rapport n’a peur de rien, il se revendique clairement d’une filiation avec le Plan de l’époque gaullienne et il prend même comme exemple un organisme équivalent en Chine !

Le reste du rapport explique que le Commissariat travaillera avec rigueur, en faisant des comparaisons internationales etc, etc.

Evidemment, le Rapport ne dit rien sur les échecs nombreux de la prospective publique. Evidemment il ne dit rien sur le fait qu’on ne voit pas bien pourquoi et comment l’Etat (même Providence) saurait mieux que les autres de quoi l’avenir sera fait. Evidemment, le rapport passe sur le fait que les décennies dernières ont montré à tous combien l’Etat et ses agents étaient capables d’élaborer des « stratégies » et des « prospectives » pertinentes, évitant (d’ailleurs mieux que le secteur privé) les crises, la mauvaise gestion (faite de déficits continus, de dettes abyssales et d’augmentation des coûts sans limite), le mécontentement de la société  et la rupture de la confiance des citoyens et tant  d’autres aléas de la vie économique et sociale.

Les agents publics et l’Etat ne font peut être pas pire que les autres. Mais il n’y a pas la moindre raison qu’ils fassent mieux.

Evidemment, il ne vient jamais à l’esprit des auteurs que si la France connait une telle situation de défiance, c’est de la faute d’un Etat Providence incapable d’entamer la moindre réforme (voir Algan et Cahuc). Il ne leur vient jamais à l’esprit non plus que l’Etat est géré de manière catastrophique et qu’en cela il est pour grande partie responsable des dysfonctionnement de ce pays. Il ne leur vient jamais à l’esprit non plus de s’interroger sur l’Etat et de remettre en question ses analyses. Au final, le rapport propose une version light du (gos)Plan, avec un vocabulaire modernisé pour faire croire que l’Etat est entré dans la modernité ; alors que tout montre le contraire. 

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