Début juin, le prix Nobel d’économie Paul Krugman a décidé d’attaquer l’Estonie dans un post aussi bref que péremptoire. Il n’avait probablement pas imaginé la polémique que cela déclencherait… Businessweek est revenu dessus dans un long papier (à lire).

L’austérité en mode eau et pain sec

Dans son post, Krugman publiait un graphique sur la croissance estonienne. Il faut dire que le pays balte fait partie de l’un des États que l’on cite volontiers en exemple aujourd’hui, pour montrer les succès des politiques économiquement conservatrices (ie, non keynésiennes). Le Gouvernement estonien n’est pas allé de main morte : gel des pensions des fonctionnaires, baisse des salaires publics, augmentation de la TVA. La potion a été très amère … le PIB a baissé de 14% en 2009. Le chômage est monté à 16%…

Un pays qui retrouve son dynamisme … ou pas ?

Depuis le pays connait une croissance forte. Elle était de 2,3% en 2010 et de 7,5% en 2011. Le chômage a baissé, à 10%. Pour Krugman, apôtre du keynésianisme et grand dénonciateur des politiques d’austérité (voir ici et ), tout ceci est du vent, la croissance estonienne n’ayant toujours pas permis au pays de revenir à son niveau de richesse de 2007.

Une attaque très mal perçue

Ni une, ni deux, piqué au vif, le Président Estonien en personne a twitté pour répliquer de manière acide au prix nobel d’économie. Et dans un anglais parfait (exilé fuyant la barbarie communiste-soviétique, il a grandi aux Etats-Unis et est diplômé de Columbia).

8:57 p.m. Let’s write about something we know nothing about & be smug, overbearing & patronizing: after all, they’re just wogs
9:06 p.m. Guess a Nobel in trade means you can pontificate on fiscal matters & declare my country a “wasteland.” Must be a Princeton vs Columbia thing
9:15 p.m. But yes, what do we know? We’re just dumb & silly East Europeans. Unenlightened. Someday we too will understand. Nostra culpa.
9:32 p.m. Let’s sh*t on East Europeans: their English is bad, won’t respond & actually do what they’ve agreed to & reelect govts that are responsible.
10:10 p.m. Chill. Just because my country’s policy runs against the Received Wisdom & I object doesn’t mean y’all gotta follow me.

A travers lui, c’est tout le pays qui s’est exprimé. Car l’attaque a été particulièrement mal vécue par le peuple estonien, lassé d’être méprisé, lassé de se voir reprocher d’être rigoureux et d’avoir fait des sacrifices. Le Ministre des finances, Jurgen Ligi est allé dans le même sens « Krugman a tort. Clairement, il ne comprend pas les différences qu’il y a entre une petite économie et l’économie américaine. Pour un Prix Nobel, quelle honte!« .

Une élite politique formée à l’économie et la liberté

En Estonie, l’élite politique est formée à l’économie et surtout à une autre économie que les élites françaises. C’est à dire pas à la sociologie misérabiliste comme les lycéens français, ni à un étatisme recouvert d’une vague sauce keynésienne comme les étudiants. Le Président Estonien, Toomas Ilves a été animateur de la radio Free Europe (avant de renoncer à sa nationalité américaine pour venir servir son pays post-soviétique). Le premier Premier Ministre de l’ère post-URSS, Mart Laar, avait l’habitude de dire qu’il n’avait jamais lu qu’un seul livre d’économie: Free to choose, de Milton Friedman.

Surtout, ne pas devenir comme la Grèce

Le Président estonien a une crainte : que les pays qui font des efforts votent de plus en plus par frustration, en constatant qu’ils sont les seuls à en faire. Comme les Estoniens. Qui sont frustrés de faire des efforts et de se voir méprisés. Qui sont frustrés d’avoir assumé des solutions difficiles et de voir que d’autres pays européens ne les acceptent pas. Car les témoignages qui ressortent sont unanimes : oui, la potion était très amère. Mais les Estoniens étaient prêts à accepter les sacrifices. Car ils ne veulent pas être comme la Grèce…

Une solution économique appropriée?

Pour les Estoniens, Krugman a parlé trop vite. Ou ne s’est pas renseigné. Car son graphique ne commence qu’en 2007. S’il avait regardé sur le plus long terme, il verrait que 2007 était une année exceptionnelle … et plutôt négativement. Avant cela, le pays avait bénéficié d’un boom formidable, notamment dans l’immobilier grâce à des prêts facilités. Mais, explique le Premier Ministre Andrus Ansip, tout cela était artificiel : le pays consommait trop, dans le public, comme dans le privé (ca rappelle quelque chose, non ?). Un réajustement était nécessaire. La crise l’a permis. C’est donc une très bonne chose que le pays ne retrouve pas le niveau de 2007, se satisfait le Gouvernement.

Très ouvert, le pays est aussi très dépendant des investissements étrangers. Il lui fallait donc asseoir définitivement sa crédibilité. Pour cela, il a décidé d’entrer dans l’euro. Ce qui a accru les efforts nécessaires. Il y est parvenu.

Le graphique de Krugman

La croissance estonienne sur moyen terme