Il est usuel, en France, de multiplier les dénonciations malhonnêtes du capitalisme, du libéralisme et de l’ultra-libéralisme ; ces trois abominations des temps modernes que l’on commente dans une joyeuse confusion. Un article de Bloomberg, présentant un ouvrage récent, vient justement rappeler ce matin que ces termes n’ont pourtant rien à voir. L’auteur, Luigi Zingales, signait justement aussi une intéressante tribune dans le Wall Street Journal hier.

La thèse de l’ouvrage (Luigi Zingales, A capitalism for the people) est que ce qu’il faut défendre, c’est le marché libre, pas le big business. Selon lui, il faut sauver le marché et la concurrence des forces qui les menacent : la sur-régulation à gauche et l’idéologie du big-business à droite (que j’appellerais plutôt le capitalisme, j’y reviendrai).

Selon Zingales, une menace forte est en effet le crony capitalism, ce « capitalisme de copinage », qui fait que l’Etat et les entreprises mêlent leurs intérêts. Luigi Zingales cite l’Italie en « exemple » dans le WSJ et constate que « les pires conséquences du capitalisme de copinage sont politiques. Plus un système est dominé par les copains, plus il génère de ressentiment. Pour maintenir le consensus, les insiders doivent distribuer privilèges et subventions – et plus ils distribuent, plus la demande grandit » (toute ressemblance avec la France ne serait pas fortuite… a ce titre, voir cet article de Kramarz et Thesmar sur la composition des boards des entreprises françaises – La France aussi a besoin de plus de libéralisme car elle est un pays de rentiers sclérosé contre lesquels il faut lutter. C’est par le marché et la concurrence qu’on y parviendra.).

Il faut donc lutter contre toutes les formes d’intérêts particuliers qui cherchent à obtenir des rentes : des syndicats par exemple, mais aussi des entreprises ! Pour limiter le rent seeking permanent, il faut justement promouvoir le marché et la concurrence.

La distinction établie par Zingales me semble particulièrement pertinente. On oublie trop dans le débat public et dans les débats libéraux que le but du libéralisme est de lutter contre les rentes, d’où qu’elles viennent. Or on sait bien que les entreprises ne sont pas naturellement portées à la concurrence, qu’elles recherchent le profit quitte à « taxer » le consommateur. Il faut donc les y conduire, par le marché.

Il y a toutefois une petite question de vocabulaire. L’auteur écrit : true capitalists are pro-market, not pro-business. On sait qu’aux Etats-Unis, les « liberals » sont plutôt à gauche et suivent une version plus ou moins light de la social-démocratie européenne en termes économiques. Ils n’ont donc rien à voir avec les libéraux français (il parait qu’il y en a) qui peuvent être  des équivalent des conservatives dans les pays anglo-saxons (s’ils sont libéraux économiquement et conservateurs socialement) mais peuvent aussi être des libertarians (j’ai bien conscience que ces définitions ne sont pas parfaites). De la même manière, quand l’auteur parle des « capitalisme« , je ne pense pas que le terme puisse être traduit par « capitalisme » en français… mais par libéralisme.

Le capitalisme recherche l’accumulation et la rente. Le libéralisme propose la concurrence permanente. Il n’est pas contre l’accumulation, mais veut que celle-ci soit contestable. Dans un marché concurrentiel, le profit de l’entreprise tend d’ailleurs théoriquement vers zéro. Il y a donc une contradiction fondamentale entre le capitalisme et le libéralisme, qui n’est pas suffisamment relevée. En ce sens, le libéralisme est aussi fondamentalement subversif.