Le vote, de la complexité d’un geste pas si banal

Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le blog Trop Libre (Fondapol) : Le vote, de la complexité d’un geste pas si banal.

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En cette période électorale, plus que jamais, le vote des Français fait l’objet de toutes les conversations. L’ouvrage paru aux Presses de Sciences-po sur Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy se devait donc de retenir l’attention. Car ce vote est, au fond, assez complexe. Les auteurs reprennent à ce titre une « éclairante » citation de Jacques Fauvet : « la France connaît deux tempéraments politiques fondamentaux, la gauche et la droite … trois tendances politiques principales si l’on ajoute le centre ; six familles spirituelles ; dix partis, petits ou grands, traversés par de multiples courants ; quatorze groupes parlementaires peu disciplinés ; et quarante millions d’opinions ». Au-delà de cette logique déconcertante, est-il possible de définir des constantes ? Quels sont les ressorts de leur expression dans les urnes ? C’est tout le défi de cet ouvrage collectif qui analyse les élections présidentielles depuis 1988 pour tenter d’en tirer quelques enseignements.

L’importance de l’élection présidentielle et du clivage droite / gauche

Les auteurs font porter leur étude sur l’élection présidentielle, moment électoral d’importance majeure dans le régime de la Vème République et lors duquel se cristallise la division des votes en un clivage droite / gauche permanent, au demeurant favorisé par le système institutionnel. C’est cette élection, en effet, qui répartit les électorats, surtout depuis que les calendriers législatif et présidentiel coïncident.

Une fois ce cadre posé, l’ouvrage se propose d’analyser une série de facteurs afin de déterminer leur influence sur le vote et, éventuellement, de définir un modèle d’explication des scrutins présidentiels.

Les facteurs sociodémographiques : une influence en baisse

Premier point d’analyse : les facteurs sociodémographiques (religion, âge, sexe, éducation). Les auteurs relèvent que le facteur qui est le plus prédictif est la pratique religieuse : les catholiques les plus pratiquants apportent leurs soutiens à la droite parlementaire. Ils soulignent aussi que le jeune âge joue en faveur des solutions électorales extrémistes ou nouvelles (« bayrouisme », « écologisme ») et notent que le genre a un effet moindre, mais notable : les hommes sont plus susceptibles de voter pour le Front National et la droite modérée exerce un « attrait » sur les femmes. Enfin, le niveau d’éducation a fortement augmenté au sein de l’électorat socialiste, alors qu’à droite les plus éduqués sont plutôt centristes ; même si en réalité, « l’éducation départage maintenant tout autant les électeurs de gauche de ceux de la droite, que les électeurs à l’intérieur même de la gauche – les plus éduqués votant davantage pour les candidats plus modérés dans les deux cas ».

Les facteurs socio-économiques : public contre privé ?

Les auteurs proposent ensuite une analyse du vote par catégorie socioprofessionnelle, dont il ressort que la séparation de l’électorat se fait entre le secteur public et le secteur privé : « le statut d’indépendant ou de salarié et le secteur, privé ou public, constituant les nouveaux marqueurs sociaux du vote ». Ainsi, les salariés du secteur public votent majoritairement à gauche : « l’hypothèse sous-jacente à la prise en compte de cet élément est que les fonctionnaires, et plus largement les salariés du secteur public, sont plus dépendants de l’État et on donc davantage tendance à voter pour la gauche ». Au final, toutefois la capacité explicative des facteurs socioéconomiques reste modérée.

Affinités idéologiques, débats politiques, image des candidats

Au-delà, les conclusions qui suivent dans l’ouvrage sont moins surprenantes, voire parfois franchement moins intéressantes. Ainsi, la première, qui valide l’importance du clivage idéologique, consiste à constater, en somme , que les électeurs qui se disent de gauche sont nettement plus susceptibles de voter pour un candidat de gauche et que ceux qui se disent de droite sont nettement plus susceptibles de vote pour un candidat de droite.

Les enjeux de l’élection sont un autre élément important dans la détermination du vote. Le contexte économique joue à ce titre un rôle majeur : en effet, « les électeurs français, quelles que soient leurs appartenances sociales ou leurs prédispositions idéologiques, ont tendance à « punir » le gouvernement pour une conjoncture économique mauvaise ». L’immigration, par ailleurs, est un thème qui influence plus les électeurs de droite. Enfin, si la construction communautaire a longtemps été un facteur influant le vote à gauche, l’élection présidentielle de 2007, à la suite du referendum de 2005, pourrait avoir rebattu les cartes en faveur de la droite.

Sans réelle surprise, il ressort par ailleurs de l’étude que les électeurs élisent le candidat « qui a été perçu par le plus grand nombre d’électeurs comme possédant ou ayant affiché la compétence nécessaire pour exercer les plus hautes fonctions de l’État », rejoignant ainsi le « concept anglo-saxon :  »fit to the job » ». Cette image compte d’ailleurs plus que la popularité, ce que confirme le fait que « les candidats de gauche défaits à trois reprises depuis 1995,  ont été globalement plus populaires que ceux de droite ». Au final, c’est cet élément qui fait pencher la balance. Bien plus, d’ailleurs, que les campagnes électorales (autre facteur étudié) dont les effets sont tout à fait incertains et l’impact « presque négligeable ».

Un vote socialiste toujours plus bourgeois

La conclusion qui se révèle peut être la plus intéressante dans l’ouvrage est l’embourgeoisement du vote socialiste. S’ils relèvent que les facteurs sociodémographiques et socioéconomiques ont relativement perdu de leur puissance d’explication, les auteurs constatent aussi que « l’affaiblissement des clivages sociaux du vote résulte principalement de l’effritement du vote populaire pour la gauche » : « l’électorat socialiste s’est embourgeoisé ». Ainsi, « François Mitterrand apparait comme le dernier candidat de gauche élu ayant réussi à attirer des électeurs disposant entre autres d’un faible capital éducatif ». En matière d’éducation par exemple, c’est désormais l’électorat de droite qui a un niveau éducatif plus faible au second tour. Ainsi, « le vote de gauche a fléchi de façon sensible chez les employés et surtout parmi les ouvriers ».  À l’inverse « la droite semble avoir mieux réussi que la gauche à maintenir ses soutiens électoraux » (cadres, entrepreneurs, catholiques, femmes, électeurs âgés et moins éduqués).

Bien sûr, ces facteurs ne sont pas les seuls qui comptent, mais la conclusion (un peu inquiétante pour le Parti socialiste) est révélatrice d’une recomposition profonde du vote, particulièrement à gauche – et n’est pas sans rappeler de récentes polémiques sur la stratégie électorale conseillée ou prêtée au Parti socialiste.

La rencontre d’un homme et du peuple

Le travail réalisé par ces cinq chercheurs est très intéressant. Il s’agit d’une étude scientifique poussée … peut-être trop pour le lecteur profane, qui s’ennuiera un peu dans les multiples précautions et préventions méthodologiques qui précèdent chaque chapitre. Cela serait dommage car il manquerait alors des analyses fines que ce papier ne peut toutes rapporter et qui conduisent leurs auteurs à conclure que leurs « analyses montrent que la droite a connu le succès depuis 1995 en misant sur les bons enjeux et en présentant des candidats avec des qualités de leadership plus attrayantes qui ont mené un grand nombre d’électeurs à conclure qu’ils possédaient, plus que leurs concurrents, « l’étoffe » d’un président ». L’élection présidentielle semble donc être décidément, en France, la rencontre d’un homme et du peuple !

Erwan Le Noan

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