Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le site d’information Atlantico TVA ou pas, la France n’a pas besoin d’une chasse aux inégalités, mais d’une guerre contre les rentiers.

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TVA ou pas, la France n’a pas besoin d’une chasse aux inégalités, mais d’une guerre contre les rentiers.

La crise économique remet le sujet de l’évolution des inégalités au centre des débats en France. Au cœur du problème : la présence d’un plafond de verre infranchissable pour certaines classes de la population.

 

L’élitisme est une excellente chose, mais encore faudrait-il que l’élite se renouvelle et que ses membres n’organisent pas leur propre endogamie. Crédit Reuters

La proposition du Président de la République d’instaurer une TVA « sociale » crée de vifs remous politiques – pas tous très sincères. D’un côté on avance qu’elle servira la compétitivité – en oubliant que ce sont les consommateurs qui la paieront. De l’autre, on prétend qu’elle sera nécessairement inéquitable, comme s’il existait une manière juste de taxer les moindres faits et gestes. La crise économique et celle de l’intervention publique remettent, au demeurant, le sujet de l’évolution des inégalités au cœur du débat dans de nombreux pays : outre-Atlantique, mais aussi, depuis peu de notre côté de l’Océan, où François Hollande et Jean-François Copé se sont répondus sur ce sujet.

Fin 2011, l’OCDE a publié une étude sur les inégalités au constat clair : « les inégalités de revenus (…) sont restées globalement stables en France depuis le milieu des années 1980 » et « la part des hauts revenus est restée relativement stable ». Selon cette institution, la France est d’ailleurs l’un des pays les plus égalitaires, notamment grâce aux politiques de redistribution. En 2008, elle notait que la France était parmi les pays où les inégalités avaient le plus baissé depuis les années 1980. De son côté, l’INSEE indique que le coefficient de GINI, qui mesure la distribution des inégalités, est globalement stable depuis le milieu des années 1990 (autour de 2,8). Les inégalités de patrimoine, pour leur part, se sont accrues depuis 2004.

Ce serait toutefois une erreur de se concentrer sur la seule réduction des inégalités et d’en faire l’alpha et l’oméga des politiques sociales. Tocqueville relevait que « les Français veulent l’égalité, et quand ils ne la trouvent pas dans la liberté, ils la souhaitent dans l’esclavage ». Mais contenir les revenus et la réussite des Français entre deux bornes relativement proches ne peut pas être un objectif dans une société moderne et libre.

Ce qui importe réellement, c’est que les places les plus élevées de la hiérarchie sociale soient contestables tout le temps et accessibles à tous. S’il existe des inégalités justes, aucune rente ne l’est. Or, en France, les rentes sont nombreuses et l’ascension sociale est difficile, particulièrement pour les jeunes issus des milieux défavorisés.

Le constat est connu, les rentes sont entretenues par notre « modèle social » (voir Algan et Cahuc) : avoir un « statut » importe plus que tout, car c’est lui qui conditionne la protection et la sécurité. Risquer de le perdre engendre une « peur  du déclassement ». Les inégalités sont ainsi d’autant plus insupportables que chacun croit qu’il est impossible d’accéder au « statut » supérieur : c’est la différence avec les Etats-Unis où, en dépit des réalités statistiques, les citoyens croient à la possibilité de l’ascension sociale (il faut ainsi relire les travaux d’Alberto Alesina).

En France, la mobilité sociale n’est plus vraiment portée par une école fatiguée. Dans notre système éducatif, seuls s’en sortent les initiés : les enfants des milieux aisés et d’enseignants. Ainsi, 41% des enfants d’inactifs et 25% des enfants d’ouvriers redoublent leur CP, contre 4,4% des enfants de cadres et 3% des enfants d’enseignants. Or, la moitié des élèves qui redoublent le CP quitte le système scolaire sans diplôme et seuls 9% obtiennent leur baccalauréat. Dès l’âge de six ans, l’école a donc condamné des élèves à l’échec.

Dans l’enseignement supérieur, le phénomène de monopole social est le même : en dépit de rares améliorations, les études longues ne restent ouvertes qu’à quelques castes. L’élitisme est une excellente chose, mais encore faudrait-il que l’élite se renouvelle et que ses membres n’organisent pas leur propre endogamie.

Enfin sur le marché du travail, la segmentation entre CDD et CDI et les réglementations d’accès aux divers métiers sont autant de barrières injustifiées, inefficaces et injustes. Un petit livre récent (La machine à trier, Eyrolles) vient de le rappeler brillamment.

Il est indispensable de rétablir au plus vite les moyens de la mobilité sociale, pour redonner aux jeunes la conviction qu’il est possible de réussir, quels que soient leur milieu social et leurs origines familiale. Cela ne peut s’obtenir qu’en remettant en cause les statuts qui figent notre société, en contestant les monopoles légaux ou sociaux qu’ils défendent.

La priorité doit être donnée à l’école, qui est le socle de formation des générations à venir. A défaut de pouvoir introduire de la flexibilité au sein de l’Education nationale, il faut l’encourager autour d’elle. Le secteur privé et associatif est en plein boom. Ces initiatives venues de la société devraient être encouragées, pour rétablir la transparence et l’équité dans un système où l’opacité bénéficie aux initiés, aux « gosses de riches » et aux « fils de profs ».