Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le site d’information Atlantico : Les marchés sont sociaux, démocratiques et en plus ils accroissent notre liberté !

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La crise économique actuelle l’a encore démontré : les responsables politiques, de gauche comme de droite, fustigent abondamment les marchés. A tort ?

Décriés, dénoncés, les marchés sont à l’honneur dans le discours politique : dictatoriaux, anti-démocratiques, anonymes, assoiffés par l’argent et mus par le seul intérêt personnel, ils avancent (pas même masqués) pour détrousser la veuve et l’orphelin ! Ces discours oublient que la liberté est dans le marché.

Les marchés rendent libres

Dans sa « Lettre aux Français », Martine Aubry promet qu’elle se battra « pour une Europe gouvernée par les peuples et par des projets, non par les agences de notations et les marchés ». François Hollande dénonce dans son livre le « joug » des marchés, leur « arrogance » et juge, dans une expression hautement contradictoire que « le Parti socialiste reconnaît l’économie de marché, mais est un antilibéralisme économique ». Dans son fameux discours de Toulon, le Président Sarkozy s’en prenait à « l’anonymat des marchés financiers ».

Ces discours, qui flattent l’électeur, ne proposent pas d’améliorer le fonctionnement des marchés. Ils dessinent en creux l’image d’un Etat salvateur, qui lui, serait mû par l’intérêt général (qu’il sait définir de manière innée), capable d’une omniscience et d’une préscience lui permettant à la fois de faire systématiquement les bons choix pour (et à la place de) chacun d’entre nous, de prévoir et de prévenir. Ils sont pourtant marqués par l’ignorance profonde de ce que les marchés rendent libres.

Le marché n’est pas qu’une institution économique, il a un caractère profondément social et politique[1].

Les marchés sont sociaux

Social, le marché l’est d’abord par son objet qui est de mettre les individus en relation, de permettre l’échange entre les hommes. Le caractère social du marché se retrouve dans sa dimension intrinsèquement redistributrice : la concurrence oblige les acteurs à être efficaces et à justifier par leurs mérites les positions qu’ils occupent. Elle encourage l’entrée de nouveaux champions et remet en cause les monopoles et les rentes. En économie, elle permet que le consommateur bénéficie des prix les plus bas et du système le plus performant. Dans le secteur éducatif, elle remet en cause les positions héritées au profit du talent.

Politique, le marché l’est fondamentalement, notamment parce qu’il suppose l’égalité irréductible de ses acteurs et parce qu’il refuse la concentration des pouvoirs – qu’ils soient économiques ou politiques. Le marché est politique aussi en ce qu’il accorde à chacun le choix de ses préférences : il préserve la liberté, qui lui est consubstantielle. Pour ces raisons notamment, le marché est profondément démocratique.

Les marchés sont-ils parfaits ? Cela mérite discussion. Mais est-ce une raison de lui préférer l’Etat ? Plusieurs éléments conduisent à conclure à l’inverse.

Les marchés mieux que l’Etat

Le premier, c’est qu’il n’y a pas la moindre raison que l’Etat « sache mieux » que les acteurs du marché. D’abord, décider demande en amont de collecter des informations, ce qui est fastidieux et coûteux. Or, il est impossible à l’Etat de tout savoir, comme de tout savoir faire. En matière économique, il est d’ailleurs bien connu que l’entreprise « régulée » connaît mieux son secteur que le « régulateur » qui la contrôle [2]. Ensuite, la définition de l’intérêt général n’est pas à l’abri de l’influence des lobbies (phénomène de « capture réglementaire »), ou des intérêts politiques et bureaucratiques (les serviteurs de l’Etat sont, après tout, des hommes comme les autres).

Le deuxième point c’est que l’Etat concentre en une entité unique des pouvoirs très importants. Cela comporte, en soi, un risque. Lorsque deux ou plusieurs acteurs privés interviennent, il en existe toujours un, dans une économie concurrentielle, pour contester et corriger ce que fait l’autre. Dans le cas de l’Etat, cette contestation n’existe pas.

Enfin, troisième point, l’Etat contrôle tout. Parce qu’il utilise l’argent de la collectivité, il est légitime qu’il surveille la manière dont il est dépensé. Lorsqu’un individu bénéficie de la solidarité collective, il est logique que la société exige de savoir s’il est vraiment malade, ce qu’il fait des sommes dont il bénéficie, etc. Cela réduit, de fait, sa liberté. Il en ressort que, par essence, plus l’Etat s’étend, plus la liberté se réduit.

Le marché est dénigré. Pourtant, à ce jour, il ne semble pas exister d’autre façon de réguler les échanges entre individus efficacement et pacifiquement, dans le respect de la liberté.

[1] Voir Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique – histoire de l’idée de marché, Points Seuil, 1978.

[2] Voir les travaux de Laffont et Tirole sur ces sujets, notamment.