Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le blog Trop Libre (Fondapol) : Le déclin de la civilisation islamique à la lumière du droit économique.

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Timur Kuran, The Long Divergence:  How Islamic Law Held Back the Middle East, Princeton University Press, 2011, 424 pages, 29,95$

Précision : dans ce compte-rendu, l’expression « Islam » désigne la civilisation arabo-musulmane, constituée à la suite de la Révélation à Mahomet autour des dynasties Omeyyades et Abbassides auxquelles succéda ultimement l’empire Ottoman.

Elle est évidemment à distinguer de « l’islam » qui désigne la religion musulmane.

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Le déclin des grandes civilisations fascine. Et s’il s’agit de l’Islam, le sujet prend un tour potentiellement polémique, nuisible à la compréhension historique.

La civilisation de l’Islam fut une puissance religieuse, culturelle, économique, militaire et politique construite de manière fulgurante après la Révélation coranique, s’étendant de l’Atlantique aux portes de l’Inde[1]. Comment expliquer son affaiblissement progressif ?

Une histoire économique de l’Islam

Si le sujet a déjà été abordé[2], Timur Kuran, professeur à l’Université de Duke (USA) a choisi de le traiter sous un angle nouveau, juridique et économique. Dans The long divergence, il reprend ses travaux sur l’histoire économique de l’Islam[3] et cherche à en expliquer le déclin en comparaison avec l’Europe, qui connaît, elle, un développement économique rapide à partir du début de l’an Mil.

La clé n’est pas selon Timur Kuran dans ce que fut le droit économique musulman, mais dans ce qu’il n’a pas engendré : à savoir des organisations économiques plus efficaces, et notamment des sociétés capitalistiques et anonymes.

L’Islam, innovation économique majeure et positive

Au VIIe siècle, l’Islam apporte des innovations majeures en matières institutionnelle et économique.

Le Coran est en effet favorable à la propriété privée, au commerce et à la réussite personnelle[4]. Le Pèlerinage (hajj) était d’ailleurs un événement aux conséquences commerciales majeures dans tout le monde musulman (peut être plus que nos fameuses foires de Champagne).

En unifiant des peuples sur une étendue géographique très large, autour d’une religion et d’une langue communes, l’Islam a favorisé la circulation des personnes et des biens.  Cependant, ces atouts ne suffirent pas au succès de cette civilisation à travers le temps.

Les mudaraba : des sociétés à durée et à extension limitées

Timur Kuran note d’abord que les sociétés de droit musulman (mudaraba) n’ont pas conduit à l’émergence de grandes entreprises capitalistes, au contraire de l’Europe.

Dans les mudaraba, un associé (sédentaire) apportait le capital et un autre (commerçant mobile) gérait l’activité commerciale. Efficace à l’origine, cette organisation a vu son expansion contrainte par deux règles.

D’abord, la durée du pacte fondateur était limitée à l’existence des associés : elles ne survivaient donc pas à leur disparition, sauf à ce que le pacte initial soit renégocié, ce qui était complexe et coûteux. L’entrée de tout nouvel associé accroissait en outre le risque de dissolution.

Ensuite, les règles de l’héritage : particulièrement égalitaires entre l’ensemble des héritiers, elles ont de fait contribué à la fragmentation du capital, à l’époque où, autour du XVIIe et XVIIIe siècles, l’affirmation de la primogéniture européenne favorisait sa concentration.

Le droit européen a permis d’ « organiser la confiance » entre partenaires commerciaux

En Europe, en effet, les premières sociétés évoluaient pour permettre à terme le développement de structures économiques durables : les banques italiennes en furent l’illustration à partir du XIIe et surtout du XIIIe siècle. Ainsi, après diverses innovations institutionnelles, la société de droit moderne (« corporation ») allait émerger, et avec elle, un marché du capital.

En outre, le développement d’échanges lointains générait des exigences nouvelles en termes d’informations économique et comptable (les premières publications économiques apparaissent dans toute l’Europe dès le XVIe siècle), cependant que des règles communes et des canaux de transmission normalisés émergeaient.

L’atout de l’Europe a donc été de développer des institutions économiques permettant d’organiser la confiance entre des inconnus, partenaires commerciaux.

A l’inverse, les institutions économiques du Moyen-Orient restaient trop atomisées pour accumuler suffisamment de capital et trop personnelles pour permettre le développement du commerce.

Les contraintes des waqf

La manière privilégiée de conserver le capital dans le temps était de l’investir dans la création d’une institution de financement d’un bien collectif : ces institutions étaient appelées des waqf.

Pour autant, Timur Kuran estime que ces institutions avaient deux faiblesses à long terme. La première est que l’objet d’un waqf était défini une fois pour toute à sa création, de manière immuable et irrévocable. La seconde est que les cadis (juges) n’étaient pas incités à faire évoluer ce système, car ils en tiraient des bénéfices financiers.

L’Islam et l’absence de société civile dynamique

Timur Kuran relève en outre que les politiques gouvernementales – et notamment ottomanes – ont empêché, dans le monde arabo-musulman médiéval, la constitution de corps intermédiaires regroupant durablement les acteurs économiques. Ceux-ci n’ont pas pu organiser des contre-pouvoirs suffisamment forts face à l’Etat.

En Europe, à l’inverse, la fragmentation politique avait rendu nécessaire la création de liens et de communautés d’intérêts entre commerçants : on songe ici, de nouveau, à l’Italie des XIIIe et XIVe siècles.

Un marché du capital restreint

A l’époque pré-islamique existait une pratique consistant à doubler la dette de l’emprunteur défaillant : elle conduisait souvent à la confiscation de ses biens ou à sa réduction en esclavage. C’est ce qu’on appelait la riba.

Dans un mouvement qui rappelle le rapport des chrétiens à l’usure, le Coran interdit la riba. Il imposa que le créancier partage désormais une partie du risque avec son débiteur[5]. La pratique de l’emprunt, y compris avec intérêt, ne s’en développa pas moins par d’autres voies, mais elle restait soumise à d’importantes contraintes.

Dans l’Europe chrétienne, l’emprunt avec intérêt ne recevait pas un traitement plus favorable de la part des autorités religieuses – bien que là aussi elles aient été contournées. Pour autant, le développement des institutions commerciales conduisit à des besoins capitalistiques et financiers plus grands, obligeant à l’émergence des premières institutions financières à partir des XIIIe et XIVe siècles, alors que les premières banques n’apparaissent pas avant le milieu du XIXe siècle au Moyen-Orient.

Facteur aggravant : les « Capitulations »

Enfin, le régime des Capitulations, en place dès Soliman le Magnifique (1520-1566) a accéléré les divergences et fragilisé l’Empire ottoman[6], en incitant les minorités religieuses à commercer sous ce statut très favorable. Beaucoup de Juifs ou de Chrétiens préférèrent dès lors prendre une nationalité européenne afin d’échapper aux tribunaux ottomans et de bénéficier d’une protection étrangère.

Le régime des capitulations accordait donc, dans les faits, une prééminence aux commerçants européens au sein de l’Empire même. En 1882, près de la moitié de la population du quartier de Galata, à Istanbul, relevait par exemple d’un statut étranger.

Un message optimiste en conclusion

En conclusion, Timur Kuran se garde de s’enfermer dans des hypothèses culturalistes et distingue bien ce qui relève de l’Islam historique et de l’islam tout court.

Il rappelle à cet égard que le droit musulman est dynamique, que l’islam évolue notamment dans son rapport à l’argent et a une capacité de changement évidente. Il souligne ainsi que le Moyen-Orient a connu ces deux derniers siècles des évolutions extraordinaires, de la fin de l’Empire ottoman aux régimes socialistes puis à leur chute, en passant par la conquête de l’indépendance, qui ont fait émerger de nouvelles institutions économiques et juridiques efficaces.

A ce titre, il relève qu’une partie des obstacles (droit des contrats, waqf, système judiciaire, capitulations) à un développement optimal de l’initiative privée dans le monde arabo-musulman ne sont pas issus de l’islam originel. Beaucoup ont été développés plus tard, et ne sont pas liés en tant que tels à des interdits religieux.

En conclusion de son ouvrage, Timur Kuran délivre un message d’optimisme, à contre-courant des lectures trop rapides sur l’islam. Il affirme en effet avec force qu’« une société majoritairement musulmane n’est (…) pas intrinsèquement incompatible avec une économie basée sur la libre concurrence, le recours à l’emprunt et l’innovation et un gouvernement désireux de soutenir, plutôt que d’étouffer la libre entreprise »[7].

Erwan Le Noan


[1]   Sur ce sujet voir Claude Cahen, L’Islam – des origines au début de l’Empire ottoman, Hachette, 1968 (1997), Robert Mantran, L’expansion musulmane – VII – XIème siècle, 1969 (2001), PUF ou Hugh Kennedy, The great arab conquests – how the spread of Islam changed the world we live in, Orion Books, 2007[2]  Voir notamment Bernard Lewis, What went wrong ? The clash between Islam and Modernity in the Middle East, Oxford University Press, 2002 ou Les arabes dans l’Histoire, Flammarion, 1993

[3] Notamment un article qui prefigure l’ouvrage: Timur Kuran, Why the Middle East is economically underdeveloped : historical mechanisms of institutional stagnation, The Journal of economic perspectives, Vol.18, N°3, Summer 2004, pp.71-90.

[4] Maxime Rodinson rappelait ainsi que Mahomet été originaire d’un milieu commerçant.

[5] Timur Kuran rappelle au demeurant que l’encadrement des taux d’intérêts et usages de l’emprunt était une pratique courante de l’époque et de l’Antiquité, que l’on retrouve par exemple dans le code d’Hammourabi.

[6] Les historiens se sont longuement interrogés sur les raisons de mettre en place ces « capitulations », Plusieurs explications ont été apportées :  désir de la Sublime Porte de diviser les Européens en accordant des alliances à certains, volonté de briser l’arrogance des commerçants ottomans en les confrontant à une concurrence plus rude, souhait de tirer des revenus du commerce international ou encore volonté de préserver à l’empire sa place dans le commerce mondial alors que le contournement de l’Afrique ouvrait une nouvelle route maritime..

[7] On pourra s’intéresser alors au développement de la discipline nouvelle des « islamic economics », sur laquelle Timur Kuran a beaucoup publié et notamment un article intéressant sur ses origines : Timur Kuran, The genesis of islamic economics : a chapter in the politics of Muslim identity, Social Research, vol.64, n°2, Summer 1997.