Des religions en général et du bonheur en particulier

Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le blog Trop Libre (Fondapol) : Des religions en général et du bonheur en particulier.

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Keith Ward, Les religions sont-elles dangereuses ?, Empreinte Temps Présent, 2011

A lire Michel Onfray -et d’autres-, « l’obscurantisme » menacerait nos sociétés occidentales, les religions ne cesseraient de s’immiscer dans le débat public et surtout, elles chercheraient à restreindre le champ des libertés individuelles.

Quels rapports entre violence et religion ?

Le philosophe Keith Ward, qui est également pasteur de l’Eglise anglicane, s’inscrit en faux contre ces affirmations, qui masquent autant de craintes. Pour lui, les religions représentent au contraire « l’une des forces les plus positives pour le bien de l’humanité ».

Les religions sont-elles dangereuses ? s’ouvre de fait par une réflexion sur les rapports entre religion et violence. Dès la première page, l’auteur tue tout suspense et répond par la négative à la question du titre. Ce n’est pas la religion qui serait dangereuse ou qui provoquerait l’intolérance, mais l’usage qui en serait fait par certains. Reconnaissons-le : ce constat ne brille pas par son originalité.

Quand l’islam n’est plus une religion, mais devient une idéologie

Tout change si on considère que l’optimisme de Keith Ward vaut aussi pour les terroristes qui se revendiquent de l’islam. A le suivre, l’ « islam militant »[1] pourrait trouver en lui-même le moyen de corriger cette dérive idéologique et criminelle, en renouant notamment avec une certaine tradition.

Pour établir que l’islam des terroristes est bien une idéologie, Keith Ward opère même des rapprochements étonnants entre les textes de Qotb[2] et ceux de Lénine. Il en conclut que « la clé pour comprendre l’islam jihadiste consiste à discerner qu’il s’agit d’une forme de marxisme islamisé, une théologie musulmane de la libération qui s’est abandonnée à un agenda séculier »[3]. Le terrorisme ne serait donc pas le fruit de la religion mais d’ « une version de l’islam corrompue par le mouvement antireligieux le plus infructueux du 20ème siècle : le marxisme-léninisme ».

La corruption des religions en violence

Cette corruption de la religion se retrouverait aussi, quoique de manière évidemment différente, dans l’histoire du christianisme. Religion pacifiste, elle a pourtant été utilisée comme un instrument de combat : on pense évidemment aux croisades. La contradiction viendrait de ce que l’Eglise primitive avait été pénétrée par les mœurs de la cour impériale romaine et « récupérée » par les tribus guerrières du Nord de l’Europe.

On retrouve ici un argument de théologien ou d’homme de foi : « il est inepte d’affirmer que la religion est dangereuse », car c’est la nature humaine qui corrompt.

Pour comprendre une religion, il faudrait donc l’analyser d’abord dans son contexte historique et social, en prenant en compte la diversité des comportements humains. Les religions peuvent par exemple intervenir dans les conflits -notamment en ce qu’elles cristallisent les identités-, mais elles ne sont évidemment que des facteurs de tension parmi d’autres : « la foi n’est pas intrinsèquement une cause de violence ».

Toute religion est réinterprétation

Après avoir argumenté que les convictions religieuses ne sont pas irrationnelles, Keith Ward répond à ceux qui prétendent qu’elles seraient immorales.

Pour ce faire, il s’interroge sur la Loi dans les grandes religions et s’intéresse particulièrement au christianisme. Il insiste à son propos sur l’abandon de la Torah comme système juridique[4] : pour les Chrétiens, l’inspiration morale ne se trouve pas dans des règles, mais dans la vie exemplaire de Jésus[5], dont l’enseignement peut (et doit) être régulièrement réactualisé. Cet effort de réinterprétation est d’ailleurs présent dans le judaïsme et l’islam également.

On ne passe jamais complètement des ténèbres à la lumière

C’est parce que les religions sont évolutives que Keith Ward conteste l’idée selon laquelle l’Humanité serait soudainement passée de l’obscurantisme religieux à la lumière de la raison humaniste à la Renaissance.

Il s’efforce ainsi de montrer que la Religion a, la première, porté l’idée que la nature était fondée sur une rationalité profonde, que chaque individu méritait le respect, et que la liberté de conscience (qui permet la recherche individuelle de la Vérité) était importante.

Une thèse exotique pour les lecteurs français ?

En conclusion de son livre, Keith Ward souligne que la Religion apporte plus de bien que de mal. Il se fonde sur des sondages pour montrer que les croyants sont plus heureux, plus impliqués dans la vie sociale et plus altruistes[6]. Quant aux débats qui les divisent, ils ne leur sont souvent pas propres et se retrouvent chez les non-croyants. En réalité, et en résumé, « la foi [serait] bonne pour le bonheur et le bien-être de l’homme ».

A travers son ouvrage, Keith Ward cherche donc à valoriser les bienfaits des religions. Il souligne qu’elles peuvent être des guides qui conduisent l’Homme vers la bonté. En ce qu’elles porteraient en elles une conscience de la vie et de ses (éventuelles) suites, les religions proposeraient une réflexion sur la vie… et une certaine modération.

Ces thèses surprendront peut-être le lecteur français non familier des publications de théologiens, de clercs ou plus simplement de philosophes croyants. Elles conforteront en tout cas les lecteurs croyants et interrogeront les agnostiques.

Une vision parfois caricaturale de l’athéisme

Mais le mélange d’anecdotes et de vérités très générales génère une certaine confusion. Avouera-t-on qu’une certaine lassitude l’emporte parfois face à des banalités dont il n’est pas évident de dégager les lignes de force ? Le livre n’aurait-il pas gagné à distinguer plus finement foi et religion ?

On pourra enfin reprocher à l’auteur une vision parfois assez caricaturale de l’athéisme : mais peut-on reprocher à un homme d’Eglise de penser qu’un monde sans foi serait un monde sans Bien ?

Erwan Le Noan

Notes


[1]L’expression est de Keith Ward.

[2] Sayyid Qotb (1906 – 1966), frère musulman, est l’inspirateur des mouvements extrémistes sunnites. Il a été emprisonné puis pendu par le régime de Nasser. Voir Olivier Roy, Généalogie de l’islamisme, Pluriel, Hachette, 2004 (2001).

[3] A ce titre, il faut relire Olivier Roy, L’islam mondialisé, Points, Seuil, 2004, qui explique bien qu’ « on ne peut comprendre [le mouvement de Bin Laden] que si on l’inscrit dans une double filiation, tout autant occidentale que musulmane : celle d’un discours islamique radical de rupture avec les sociétés existantes jugées corrompues (…), mais aussi d’un anti-impérialisme tiers-mondiste exacerbé ».

[4] Pour une réflexion plus élaborée sur ce sujet, il faut se référer à Rémi Brague, La loi de Dieu – histoire philosophique d’une alliance, Gallimard, 2005.

[5] L’Eglise catholique rappelle à ce titre dans son Catéchisme édité en 1997 que « la foi chrétienne n’est pas une « religion du Livre ». Le christianisme est la religion de la « Parole » de Dieu ».

[6] Voir à ce titre l’ouvrage de Robert D. Putnam et David E. Campbell, American Grace. How religion devides and unites us, Simon & Schuster, 2010.

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