Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le blog Trop Libre (Fondapol) : L’islam n’est pas ce que vous croyez.

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John L. Esposito, The Future of Islam, Oxford University Press, 2010

La lecture du dernier ouvrage de John Esposito devrait rassurer ceux qui redoutent que la vague de révolutions populaires et démocratiques dans les pays arabes ouvre la voie aux islamistes. L’auteur s’oppose à l’idée d’un inéluctable « choc des civilisations » et des religions.

S’appuyant sur sa grande connaissance des auteurs musulmans contemporains et sur des études d’opinion menées auprès de musulmans dans le monde entier[1], John Esposito s’emploie en effet à déconstruire les préjugés à l’encontre de l’islam et des musulmans.

Un message d’une salutaire simplicité

Le message est simple. Mais cette simplicité a quelque chose de salutaire. John Esposito affirme  d’abord que l’islam est une religion comme les autres. Une religion en mouvement permanent, en évolution constante. L’universitaire américain observe tout aussi simplement que les musulmans sont des individus comme les autres. Le développement économique et de la démocratie sont tout autant leur affaire que celle des fidèles d’autres confessions.

Un islam pluriel

L’ouvrage commence par le rappel de certaines données. Comme les autres religions, l’islam est pluriel. C’est d’abord une religion asiatique, puisque les Arabes ne représentent que 20 % des musulmans. L’islam se divise, on le sait, entre sunnisme, chiisme et kharidjisme. Mais au-delà de ces grandes tendances, les communautés musulmanes ont évidemment développé des pratiques originales selon les espaces et les époques.

L’islamisme fait partie de ce paysage, mais reste très marginal. A titre d’exemple, 93% des musulmans condamnent les attentats du 11 septembre 2001. John Esposito est dans le vrai quand il note que l’islamisme, cette idéologie violente et figée, n’est pas l’islam.

Il faut par exemple insister sur l’existence de nombreux « réformateurs » qui cherchent à penser l’islam dans le monde contemporain. Tous ont en commun de distinguer entre des éléments de l’islam qui sont permanents -car issus de la Révélation divine- et d’autres qui procèdent d’une interprétation historique (le fiqh, la jurisprudence) et peuvent, à ce titre, faire l’objet d’une réactualisation.

L’islam en débats

Esposito donne trois exemples de débats qui parcourent l’islam d’aujourd’hui : ils portent sur l’apostasie, les attentats suicides et les droits des femmes.

L’apostasie, d’abord. Des intellectuels musulmans et réformateurs se sont prononcés sur la possibilité, pour un musulman, d’abandonner cette religion et d’en adopter une autre. L’Indonésien Nurcholish Madjid aimait à rappeler à cet égard que la peine de mort n’a aucun fondement coranique. Quant à Sheikh Ali Gomaa, grand mufti d’Egypte, il reconnaît à chacun, sans ambiguïté, le droit de choisir  religion.

Le débat est plus vif sur la question des attentats suicides. Le très influent Yusuf Al-Qaradawi condamne les attentats du 11 septembre 2001, mais justifie les attaques qui visent Israël. Le grand mufti d’Arabie Saoudite et l’imam de la Grande mosquée de La Mecque les rejettent. Enfin, le théologien britannique Timothy Winter considère pour sa part que cette violence-là n’est qu’un décalque de celle de l’Occident.

En France, la question des droits des femmes et leur acceptation par l’islam se pose d’une manière plus aiguë. Esposito entend démontrer plus généralement dans son livre que de nombreux malentendus planent sur ce sujet. Il rappelle que les femmes bénéficient de droits importants dans de nombreux pays musulmans et, ce qui est plus significatif, que les intellectuels musulmans réfléchissent beaucoup à ces questions.

Les personnalités de femmes comme Heba Raouf, Amina Wadud -première femme à diriger la prière du vendredi, non sans débat- ou Farhat Hashmi, illustrent cette réalité de la place des femmes dans l’islam. Au reste, environ 90% des Turcs et une proportion égale de Libanais pensent que les hommes et les femmes doivent avoir les mêmes droits. Seuls 55% des Marocains partageraient en revanche cette opinion, ce qui contrarie bien des idées reçues…

Des affirmations parfois hâtives

Esposito présente ces débats mais se garde bien de les interpréter. Le simple rappel de ce fait –il y a débat– lui suffit. Or, le lecteur regrettera qu’il ne s’attarde pas plus sur des prises de position politiques, plutôt que religieuses, de Tariq Ramadan qu’il connait bien[2]. Il ne revient pas non plus sur les débats autour du Conseil européen pour la recherche et sur la fatwa de Qaradawi, encore récemment mis en cause par l’imam de Drancy[3].

L’auteur montre certes que l’islam n’ignore pas les débats, loin de là ; il souligne aussi le rôle fondamental qu’y jouent les musulmans européens et américains. Il dénonce à raison l’image dégradée de l’islam dans certains secteurs des opinions publiques occidentales. Mais on ne peut en revanche le suivre lorsqu’il écrit que l’islamophobie serait le « nouvel anti-sémitisme ».

Créer les conditions d’une meilleure compréhension entre musulmans et non musulmans

A l’ignorance s’ajouteraient, selon John Esposito, deux raisons qui expliquent l’incompréhension entre le « monde musulman » et l’Occident.

Sur le Vieux continent, les populations de confession musulmane subiraient une citoyenneté de « seconde zone ». Elles seraient tenues à l’écart de la société. John Esposito souligne d’ailleurs l’opposition qui existerait entre une situation européenne, particulièrement négative à cet égard, et la situation américaine. Outre-Atlantique, l’islam se distinguerait par son caractère ethniquement diversifié, sa population plus éduquée et plus jeune et une représentation politique meilleure qu’en Europe[4].

Quant au mauvais contexte international, il tiendrait à l’ambivalence supposée de la politique étrangère occidentale. A quelques exceptions près, les musulmans ne croient pas que les Etats-Unis soient sincères, par exemple, dans leur volonté d’étendre la démocratie… alors que l’immense majorité d’entre eux y aspire ! L’appui inconditionnel à Israël et le soutien à des dictatures sclérosées, comme autrefois en Egypte, seraient en cause.

L’analyse est stimulante, mais rien n’oblige à la partager. John Esposito encourage la voie que Barak Obama semble dessiner à l’égard des pays arabes : celle d’un soutien résolu aux sociétés civiles des pays musulmans ; celle du dialogue entre les différentes religions, les régimes politiques et les sociétés, au risque de verser parfois dans le « wishful thinking ». Le message de ce livre est donc résolument optimiste. Faut-il le regretter ?

Erwan Le Noan

Notes


[1] Certaines données étaient déjà parues dans John L. Esposito, Dalia Mogahed, Who Speaks for Islam, Gallup Press, 2007.

[2]   Voir par exemple Tariq Ramadan, Peut-on vivre avec l’Islam, Favre, 2004

[3]   Voir Hassan Chalghoumi, Pour l’islam de France, Le Cherche midi, 2010

[4]   La proportion de musulmans au Congrès est équivalente à leur part dans la population américaine.