Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le site d’information Atlantico, La France, pays de rentiers sclérosé.

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Marché du travail cloisonné, élites figées et système méritocratique en panne font de la mobilité sociale un mythe, et des inégalités une fatalité à long terme.

La lecture de l’étude de l’INSEE sur l’évolution des inégalités en France publiée cette semaine rappelle que la France est l’un des pays développé aux écarts sociaux parmi les plus restreints (1). Pour autant, un raisonnement statique n’est pas suffisant. Une analyse de la société à travers le prisme de la concurrence révèle que ce qui importe, c’est plutôt la mobilité sociale.

En effet, l’essentiel n’est pas tant d’avoir beaucoup de riches et beaucoup de pauvres, mais que les pauvres et les riches restent les mêmes à travers le temps. En France, la mobilité sociale semble limitée. Nous sommes ainsi dans un pays de rentiers, qui organisent la vie économique et sociale dans le but d’assurer la protection de leurs positions.

La France, société de rentiers en manque de concurrence sociale

Chaque catégorie sociale semble rechercher assidument une position de monopole sur son marché : des barrières insurmontables sont construites, qui élèvent les coûts d’accès à la catégorie « supérieure », toujours plus réservée aux initiés et aux cooptés. Ces plafonds de verre, en visant à la suppression de la concurrence sociale, perpétuent en réalité la rigidité des inégalités. C’est vrai du marché du travail par exemple – on l’entend assez souvent. Cela l’est aussi de nos « élites ».

Les élites politiques illustrent bien cette logique. Ce marché est lourdement verrouillé : les femmes sont absentes, les jeunes inexistants. D’un côté, des baronnies locales, souvent héréditaires, bloquent de fait l’accès à de nouveaux entrants. De l’autre, le cumul des mandats, pratique bien établie, fait l’objet d’une entente à tout le moins tacite entre les grands partis et interdit le renouvellement des élus dans l’espace et dans le temps (2).

Les élites économiques, toutes issues des mêmes écoles, sont elles aussi adeptes de la cooptation. La composition des boards des grandes entreprises françaises s’explique ainsi par l’existence de réseaux sociaux, liés aux formations initiales. Or celles-ci sont homogènes : 38 % des membres des Comités exécutifs du CAC 40 sont issus de Polytechnique, de l’ENA ou de HEC.

Tout cela ne serait pas si grave si chaque jeune avait l’opportunité d’intégrer ces élites, c’est-à-dire si le principe méritocratique fonctionnait. Or, ce n’est absolument pas le cas ! Les études sont unanimes à cet égard : la France est l’un des pays développés où l’origine sociale influe le plus sur la réussite scolaire. Les rentiers, en l’espèce, sont ceux qui ont accès, sans le partager, à l’information sur l’orientation et ses choix stratégiques : des parents qui connaissent bien le système scolaire et les enseignants.

Qu’on en juge : si 41% des enfants d’inactifs ou 25% des enfants d’ouvriers redoublent, ce n’est le cas que de 3% des enfants d’enseignants ; si environ 80% des enfants issus de catégories sociales favorisées obtiennent leur bac, ce n’est le cas que pour un peu moins de 20% de ceux qui viennent de milieux défavorisés. Quant à l’orientation, elle est socialement spécialisée au niveau du lycée (50% des enfants d’enseignants sont en série S, mais seulement 20% des enfants d’ouvriers) comme de l’université.

Une société sclérosée et sans projet

Elites endogames et système méritocratique en panne contribuent ainsi à figer les inégalités. A chaque niveau, la société française se referme, se sclérose. Elle bâtit des barrières et renforce les monopoles de chaque groupe social. Ce phénomène a deux effets néfastes.

D’abord, il nuit au dynamisme de la société. Au final, les rentiers qui abusent de leur monopole n’échappent pas aux lois de l’économie : en pensant se protéger, la société française s’appauvrit, elle perd de sa richesse et de son énergie.

Ensuite, il rompt le lien social. Dans une société segmentée, si chacun se replie pour éviter ceux qu’ils considèrent comme des rivaux à exclure, personne ne ressent plus le sentiment d’un projet collectif partagé.

(1) Voir les études de l’OCDE et Eurostat à ce sujet

(2) Fin 2007, le Comité présidé par Edouard Balladur notait que le cumul « demeure la règle » : ainsi, 259 des 577 députés et 121 des 331 sénateurs étaient maires, 53 présidents de conseil général, 11 présidents de conseil régional. Voir Comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions de la Ve République, Une Ve République plus démocratique, octobre 2007 – LIEN