Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le blog Trop Libre (Fondapol) : De la liberté religieuse en Amérique

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Phillip Blond, Red Tory – How Left and Right Have Broken Britain and How We Can Fix it,  Londres, Faber & Faber, 2010, 292 pages, 15€

« Conservateur rouge » : le nom a de quoi surprendre, du moins en Europe, où l’identité chromatique des conservateurs se situe plus volontiers du côté du bleu foncé. Phillip Blond revendique pour lui-même cette appellation en forme d’oxymore. Son itinéraire est certes atypique. Ancien militant de gauche, théologien, professeur de philosophie, fondateur du think tank ResPublica[1], il entend penser le renouveau du conservatisme britannique. Il développe pour cela une analyse en deux parties : dénonciation du libéralisme et du socialisme qui minent la société et valorisation d’un « conservatisme civique et communautaire »[2].

Se réclamant d’Edmund Burke, Phillip Blond s’inscrit dans la lignée d’un conservatisme qui rejette le marché et revendique une liberté « positive », qui prône un retour aux traditions et aux structures sociales locales. Ses propositions, fondées sur ce qu’on appelle l’empowerment, ont directement inspiré la Big Society évoquée par David Cameron pendant la campagne électorale de 2010.

La triple crise de la société britannique

Red Tory dresse un constat sévère sur la Grande-Bretagne. Le pays traverserait en effet une triple crise : économique, démocratique et sociale.

L’économie britannique se trouve ainsi remise en cause jusque dans ses fondements : excessivement spécialisée, soumise à des monopoles privés constitués par captation des fruits des libéralisations des années 1980, elle ne bénéficie plus aux consommateurs.

La démocratie britannique n’est pas dans un meilleur état, que caractérise l’atonie de la vie civique : participation électorale en baisse, défiance à l’égard de la classe politique,… Phillip Blond déplore la désintégration d’une classe moyenne dont les valeurs permettaient de faire face aux revendications individualistes et au pouvoir de l’Etat.

Quant à la crise sociale, elle trouve sa source dans la disparition des communautés locales, de leurs solidarités et du sens des obligations sociales et familiales. La remise en cause de l’institution du mariage en serait la preuve, qui placerait par exemple de nombreuses femmes dans des situations de grande fragilité.

Ces crises révèleraient ainsi l’échec des projets politiques de gauche comme de droite des trente dernières années.

Une gauche qui exalte l’Etat-providence et la permissivité morale

Pour Phillip Blond, la Gauche britannique a perdu toute boussole. Elle s’est d’abord fourvoyée dans une exaltation de l’Etat-Providence après la Seconde Guerre mondiale, alors que ce dernier sapait les bases de la société civile et remplaçait les solidarités populaires (syndicats, églises, coopératives) par une solidarité verticale qui faisait disparaître tous les liens de la vie locale.

La seconde erreur du Labour aurait été de soutenir la permissivité des années 1960, qui a notamment fait du sexe et du corps des objets de consommation. Les valeurs morales des classes moyennes s’en trouvèrent complètement ébranlées. En ce sens, la gauche britannique aurait créé les conditions du triomphe de l’égoïsme sous Margaret Thatcher.

L’échec de tories trop confiants dans le marché

Phillip Blond n’épargne pas non plus la droite britannique. En libéralisant une économie qui étouffait, Maggie Thatcher aurait créé les conditions d’un règne sans partage du marché, permettant à des monopoles privés de remplacer les monopoles publics. La voie thatchérienne, poursuivie par le New Labour de Tony Blair a accéléré la désindustrialisation massive du pays et créé des zones de chômage durable pour les populations ouvrières. Enfin, la City, dont le fonctionnement est dicté par les profits et le rendement à court terme, occuperait une place démesurée et injustifiée dans l’économie britannique.

Le bilan : une société autoritaire

Ces échecs auraient eu un effet collatéral et paradoxal. Phillip Blond parle à ce propos d’un « héritage illibéral du libéralisme », c’est-à-dire de l’émergence d’un Etat autoritaire, toujours plus centralisé, puissant et pernicieux qui a conduit à une restriction drastique des libertés au Royaume-Uni.

Le libéralisme, en produisant une société atomisée, aurait amené les citoyens à faire appel à une autorité extérieure afin de réguler leurs relations et leurs conflits – l’Etat. Seule entité capable de rassembler, celui-ci n’aurait rencontré aucune structure capable de s’opposer et aurait pu mettre en place un contrôle autoritaire et homogène des citoyens.

Red Tory ne manque pas de vigueur pour attaquer le libéralisme, ce système « antipatriotique »[3] qui concevrait l’homme comme « une idée du vide, sans famille, sans ethnicité, sans société ni nation », qui généraliserait le relativisme, affaiblirait la culture. Surtout, le marché et l’Etat auraient fait une victime majeure : la société britannique. L’auteur dresse à cet égard un constat catégorique : « ces trente dernières années ont introduit, sous l’égide de la droite et de la gauche, une nouvelle forme économique fondée sur l’endettement et les bas salaires : l’esclavage. Une politique radicale pour l’avenir doit se donner pour objectif de répondre aux besoins des nouveaux esclaves »[4], et de redonner le pouvoir à la société.

La solution : retrouver les communautés

Une société qui se gouverne doit au préalable renouer avec la vertu et ses valeurs : tel est le credo de Phillip Blond. Il conviendrait dès lors de revaloriser la tradition et la culture, à travers l’éducation et un marché « moral ». Au-delà, Red Tory propose de réhabiliter les liens sociaux les plus affectifs et les plus locaux, et notamment la famille, première et plus intime institution sociale, par laquelle tout être humain accède à la vie collective.

Plus largement, Phillip Blond prône un conservatisme qui valorise les communautés, les structures sociales intermédiaires et toutes les formes d’association civique pour que les citoyens s’y retrouvent, y échangent et y bâtissent de nouvelles solidarités. Surtout, il propose que ces mêmes citoyens reprennent possession d’un pouvoir qui leur a échappé. Dans un contrat tripartite avec l’Etat et les autorités locales, les communautés se verraient dotées de pouvoirs de décision sur divers domaines qui les concernent directement. Par exemple, elles auraient la possibilité de créer et de gérer des écoles financées publiquement. Cette politique d’empowerment permettrait de redynamiser la société britannique. Phillip Blond défend donc une liberté positive définie comme un pouvoir d’agir, à l’inverse de la liberté du libéralisme, qu’il juge formelle, négative et procédurale.

Au cœur de la Big Society de David Cameron

L’analyse de Phillip Blond enfourche plusieurs des chevaux de bataille du conservatisme traditionnel. Mais plutôt que de lui reprocher sa grave sous-estimation de la diversité et de la richesse de la pensée libérale, on peut retenir plusieurs éléments stimulants de son livre.

La description de la crise de l’Etat-Providence retient ainsi l’attention. Cette crise laisse aujourd’hui de nombreux citoyens seuls et sans ressources. A cette détresse, l’offre politique traditionnelle semble incapable d’apporter des réponses, faisant le lit des populismes. Les solutions que propose Red Tory visent à « rendre » le pouvoir à des citoyens qui ont souvent le sentiment de l’avoir totalement perdu. Elles pourraient dès lors contribuer à recréer des liens de solidarité et à renforcer l’implication civique et la responsabilité collective.

C’est ce qu’a bien compris le Parti conservateur lors des dernières élections. Ecartant la remise en cause sans nuance de l’œuvre de Margaret Thatcher, David Cameron a retenu en revanche une autre partie des thèses de Phillip Blond. Le candidat des Tories a placé au cœur de son projet l’idéal d’une Big Society, comme alternative au Big State. Le discours qu’il a prononcé le 10 novembre 2009 à ce sujet reprend du reste très largement l’inspiration de Phillip Blond[5]. L’efficacité électorale de ce renouveau de la pensée conservatrice reste toutefois discuté, puisque le Parti conservateur n’a pas reçu des électeurs les moyens de gouverner seul, et est aujourd’hui allié à des libéraux-démocrates qui incarnent, eux, un solide libéralisme politique et sociétal.

Notes


[1]    http://www.respublica.org.uk/  

[2]           Phillip Blond, Rise of the Red Tory, Prospect Magazine, 28 février 2009. Cet article a fait remarquer la pensée de Phillip Blond au grand public et contient en germes l’ensemble du livre Red Tory de 2010.

http://www.prospectmagazine.co.uk/2009/02/riseoftheredtories/

[3]           Phillip Blond, Red Tory, 28 novembre 2009, « free market is unpatriotic ».

http://www.opendemocracy.net/blog/ourkingdom/2008/09/19/red-tory

[4]           « Instead the last thirty years, under the aegis of both right and left, have introduced a new economic form via debt and low wages : serfdom. The radical politics of the future must address the needs of the new serfs ».

[5]           David Cameron, The Big Society, discours prononcé le 10 novembre 2009.

http://www.conservatives.com/News/Speeches/2009/11/David_Cameron_The_Big_Socie