Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le site d’information Atlantico, Une société française segmentée, en manque de mixité.

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Au-delà du débat sur la laïcité, ce sont les fractures de la société française qui posent question.

Selon un sondage récent, 61% des Français ont une image « négative » des jeunes des « quartiers ». Selon un autre plus ancien, ils seraient près de 40% à penser que l’islam est une menace, et ils jugent que sa pratique est significativement moins compatible avec la vie en société que les autres religions. Cela peut s’expliquer d’une manière simple : la France est une société segmentée. Les Français s’ignorent et ne se fréquentent pas.

La mixité n’existe pas dans l’habitat. Alors que certaines communes ne comptent que très peu de logement social, d’autres en sont pourvues à l’excès : ghettos de riches, ghettos de pauvres, séparés parfois par de faibles distances. Pour autant, la mixité n’existe pas non plus quand les HLM sont concentrés dans un seul et même quartier d’une ville, tel un îlot coupé du reste. Deux sociétés peuvent ainsi coexister, à Paris comme en province, sans se fréquenter, comme Didier Lapeyronnie l’a très bien montré[1].

La mixité n’existe pas dans l’éducation. C’est d’autant plus vrai que la carte scolaire (même allégée) veille à ce que chacun aille dans l’établissement le plus proche de chez soi. Cette même logique est à l’œuvre dans l’enseignement supérieur : la carte universitaire d’Île-de-France, par exemple, « affecte prioritairement » les bacheliers dans l’université de l’Académie de leur lycée. En clair, un lycéen du 93 sera affecté prioritairement à Villetaneuse et celui du VIIe arrondissement au Panthéon. Rien de mieux pour éviter que les jeunes ne se mélangent !

La mixité n’existe plus dans la société. Le malaise des institutions traditionnelles (églises, syndicats, partis politiques, etc.) met à mal les rares endroits où des populations diverses pouvaient encore se fréquenter. L’Etat-Providence qui les a remplacées laisse l’individu seul face à lui, et sa crise conduit à un grand vide social, favorisant l’égoïsme déchaîné et la lutte de chacun contre tous : puisque tous ne s’en sortiront pas et qu’on ne peut compter sur personne, chacun se bat pour lui-même. Les solidarités horizontales ont disparu, et cette solidarité verticale est bien mal en point.

Améliorer le vivre ensemble

Au final, plusieurs franges de la société coexistent, sans échanger, sans se fréquenter. Les jeunes « de banlieue » viennent à Paris pour « sortir », mais ceux du XVIe arrondissement et de la montagne Sainte-Geneviève eux, ne les fréquentent pas. L’image est bien connue : le périphérique constitue une barrière presque infranchissable, que ce soit vers la banlieue ou (pire encore) la province. L’entre-soi commence très jeune.

La population musulmane, en France, est très majoritairement d’origine immigrée[2]. Elle vit regroupée géographiquement, notamment en zones urbaines sensibles (ZUS) : en Île-de-France, les communes les moins riches sont aussi celles qui ont le plus fort taux d’immigrés dans leur population (sans compter les Français d’origine immigrée)[3]. Plus souvent affectée par le chômage, moins diplômée, cette part de la population est ainsi exclue du reste du quotidien et ces zones cumulent dès lors des handicaps divers. La société française vit ségréguée.

Pourtant, la France est riche de cette diversité : diversité des parcours, diversité des croyances, diversité des talents. Qui rappelle les succès entrepreneuriaux de jeunes issus de ces « quartiers » ? Qui félicite les bons élèves aux parcours exemplaires parmi eux ? Qui se satisfait de la vie tranquille des millions de musulmans en France ?

Cette fragmentation de la société entretient l’incompréhension voire l’intolérance. Comment comprendre celui que je ne fréquente jamais ? Les fantasmes peuvent librement entretenir le séparatisme social : les uns se sentent menacés par les « hordes » venues de banlieue, les autres pensent ne « pas appartenir à ce monde là » et le rejettent.

Le manque de mixité et le défaut de tolérance s’entretiennent mutuellement. L’un des enjeux majeurs de la France est donc bien d’améliorer le « vivre ensemble », de renouveler la promesse républicaine d’un avenir partagé offrant une chance à chacun.


[1]          Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain, Robert Laffont, 2008.

[2]          Sur le nombre de musulmans en France, voir l’étude très intéressante de Michèle Tribalat, Le nombre de musulmans en France : qu’en sait-on ?, dans Cités Hors Série, L’islam en France, PUF, 2004 ; ou Bernard Godard et Sylvie Taussig, Les musulmans en France, Robert Laffont, 2007.

[3]          Voir IAU – IDF, Les jeunes issus de l’immigration – politiques et bonnes pratiques en matière de formation et d’insertion (disponible à ce lien).