Voici le texte d’un papier que j’ai publié sur le site d’information Atlantico : « Immigration, les 35 heures de la droite »

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Menacée par le FN, la droite française est contestée, notamment pour sa façon d’aborder la question de l’immigration : tout comme la gauche a oublié l’économie dans sa réforme des 35h, elle se trompe sur ce sujet en la considérant par le seul prisme « culturaliste ».

Il y a bientôt 10 ans, le gouvernement de Lionel Jospin généralisait les 35 heures. Cette politique reposait sur un raisonnement économique erroné : le partage du travail, qui serait une donnée fixe. Aujourd’hui, et de manière totalement incohérente, une partie conservatrice de la droite reprend cet argument pour s’opposer à l’immigration, oubliant toute logique économique.

35 heures : l’erreur de raisonnement économique de la gauche…

La logique qui devait justifier les 35 heures est connue et se résume grossièrement ainsi : la diminution du temps de travail permet de dégager des emplois. Dans cette perspective, le travail est une donnée fixe, qu’il faut répartir : si je travaille plus ou plus longtemps, je prends du travail à une personne qui en sera privée. Le même raisonnement a été tenu à Gauche au moment de la réforme des retraites : si les « séniors » partent plus tôt, ils libèreront du travail pour les « jeunes ».

Ce raisonnement est erroné. Le travail n’est pas fixe : il entretient au contraire la croissance. L’économie n’est pas figée mais en constante évolution : c’est en favorisant sa dynamique et la richesse que le travail augmentera lui aussi. D’ailleurs, les économistes s’accordent pour conclure que les 35 heures n’ont pas permis de créer d’emplois [1].

Puisque les arguments économiques étaient fragiles, la gauche en avançait (et avance toujours) d’autres, d’ordre idéologique : le travail aliène l’homme, les individus doivent pouvoir profiter de plus de loisirs, etc..

Opposée avec plus ou moins de constance à la réduction du temps de travail, la droite tient pourtant exactement ce même raisonnement économique en matière d’immigration. C’est d’ailleurs bien parce qu’elle ne pense pas l’immigration de manière économique qu’elle privilégie des arguments idéologiques.

… que reproduit la droite à propos de l’immigration

La même logique que celle de la gauche sur les 35 heures est en effet à l’œuvre dans le discours d’une partie conservatrice de la droite : si la France contrôle l’immigration, c’est que le marché du travail ne serait pas capable de l’absorber, qu’il serait dans l’impossibilité de grandir. D’ailleurs, la crise nous commanderait de protéger les Français. Bref, si de nouveaux arrivants intègrent le marché du travail, alors les salariés en pâtiront [2].

Que le marché du travail fonctionne mal, c’est une évidence. Mais l’immigration n’y est pour rien ! Qu’un marché du travail fluide n’empêche pas certaines difficultés d’intégration, c’est vrai aussi. Mais cela ne justifie pas l’a priori économique négatif de la droite sur l’immigration.

Surtout que l’immigration est en réalité facteur de croissance économique [3] : elle augmente la force de travail, elle participe à la création d’entreprises, elle permet une diversité de réussites,  elle fournit des salariés à des secteurs qui en manquent, etc.

 Les succès économiques de pays qui accueillent de nombreux immigrés, qui perçoivent l’immigration comme une chance économique et non comme un fardeau (les États-Unis ou le Canada notamment), devraient conduire la droite à revoir un raisonnement économique archaïque.

Quand l’idéologie prend le pas sur l’économie

En matière d’immigration, la droite tient donc un discours économique « de gauche », de type « partage du travail », un discours économique erroné, aux antipodes d’un libéralisme parfois revendiqué. Elle se rabat dès lors sur des revendications idéologiques : l’immigration remet en cause le consensus national, trouble les finances de l’État-Providence – par ailleurs déjà exsangues – et apporte sur le territoire des populations qui perturbent une identité nationale déjà fragile.

Elle fait ainsi le choix de privilégier les arguments « culturalistes » plutôt que défendre des arguments économiques. Le débat actuel sur l’islam, sur les pratiques des musulmans ou sur la menace migratoire maghrébine en est une triste illustration.


[1]           Voir, pour un seul exemple, l’article de Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo et André Zylberberg, Pour que le débat sur les 35 heures serve enfin à quelque chose, Les Echos

[2]           Il faut reconnaitre que ce raisonnement n’est pas propre à la Droite et se retrouve à Gauche et dans certains syndicats : il suffit de se rappeler les débats sur le « plombier polonais ». Mais ces partis n’ont jamais prétendu sérieusement se ranger du côté de l’économie !

[3]           Voir l’excellent ouvrage de Philippe Legrain, Immigrants, why your country needs them.

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